»Plus loin se développait la ligne sublime des Karpathes, sombres et nues au sommet, ceintes à la base d'une zone de forêts bleues et de quelques ravins étincelants de neige. Le soleil se déroba, le soir commençait à tomber sur ces hauteurs et le froid augmentait déjà pour moi d'une manière sensible, tandis que des rayons dorés ruisselaient encore dans les vallées, dessinant distinctement les moindres détails, même par delà les promontoires boisés, dans la plaine sans bornes comme le ciel, un village, dont les fermes et les granges avaient l'air de maisons de cartes; la rivière qui le traversait brillait comme un serpent qui se chauffe au soleil. Lorsque je redescendis, Luba, enveloppée dans sa pelisse, me regardait en souriant; la pauvrette avait froid.

»—Dieu soit loué! dit-elle, te voici revenu. Allons-nous encore marcher? Je suis si lasse!

»—Ma chérie, lui répondis-je, remercions Dieu, en effet, qui a construit aux pauvres fugitifs une arche tout près de son ciel; tu peux te reposer, nous resterons ici.

»Ma femme me sauta au cou; nous étions encore heureux en ce moment.

»—Ici, continuai-je, nous serons en sûreté, il y a au moins un siècle que le pied de l'homme n'a foulé ce sol.

»—Comment le sais-tu? demanda Luba.

»—Parce qu'aucun sentier ne se laisse deviner et surtout parce qu'il ne croît de plantain nulle part; le plantain pousse sous les pas de l'homme, il disparaît là où l'homme ne se fait plus voir.

»J'allumai du feu dans la chambre de l'étage supérieur, et la fumée sortit à souhait par une ouverture du plafond, puis je fis un lit de feuilles et de mousse; je remplis d'eau nos bouteilles de campagne, et, ayant conduit ma femme dans sa nouvelle demeure, je bourrai la fenêtre de mousse, je barricadai toutes les issues avec des pierres apportées d'en bas à grand'peine, après quoi je partis en quête de notre souper. La nuit tomba sans que la forêt m'eût offert aucun gibier; il fallut nous contenter de poires sauvages que Luba fit cuire dans la cendre. Ayant mangé tant bien que mal, nous nous étendîmes sur le lit que j'avais fabriqué, sous nos épaisses fourrures; j'avais posé mon fusil près de ma tête, les pistolets à mes côtés, à nos pieds dormait le chien-loup. Pour la première fois depuis notre fuite, nous sentions au-dessus de nous un autre toit que celui du ciel. Longtemps j'entendis bruire la forêt, longtemps j'aperçus par la crevasse du plafond les étoiles paisibles.

VI

»Le lendemain je m'éveillai de bonne heure, pris ma carnassière, jetai encore un regard sur Luba qui dormait vermeille, les bras croisés sous la nuque et les lèvres entr'ouvertes, ce qui montrait ses dents blanches: puis, sifflant tout bas mon chien, je partis pour la chasse. Mais pendant la nuit Dieu avait bâti autour de nous un second palais dont les murs gris s'élevaient jusqu'au ciel; devant moi tourbillonnait une épaisse fumée semblable à celle d'un incendie de forêt. Maître renard rentrait de quelque équipée nocturne; je ne fis qu'entrevoir ses oreilles, puis il se glissa dans le fossé qui entourait notre refuge. Bientôt cependant le brouillard rougissant tomba peu à peu; un vent vif s'était levé; des voiles se détachaient de chaque rocher, de chaque sapin; sous le réseau de la gelée blanche brillaient les buissons et les fleurs. Je traversai le ravin qui séparait notre montagne de la forêt et n'eus pas de peine à atteindre une clairière formée par la tempête. On eût dit un abatage régulier, sauf que les troncs étaient à demi pourris et couverts de champignons vénéneux entremêlés d'une flore éblouissante. De tels endroits sont aimés des chevreuils, qui viennent y paître après le lever et le coucher du soleil. Je me posai donc en embuscade derrière un hêtre.