»Un pic aux couleurs cramoisie, blanche et noire voltigeait de tronc en tronc, frappant chacun d'eux de son bec pointu; d'ailleurs, le silence était complet. Mes prévisions ne m'avaient pas trompé: un beau chevreuil entra lentement dans la clairière; lorsqu'il fut à vingt pas de moi je tirai, et il tomba dans l'herbe; avec un cri aigu, le pic s'envola. Chemin faisant, sous les grands hêtres, je cueillis des champignons blancs dont je remplis mon carnier, et tout ce riche butin fut déposé aux pieds de Luba encore endormie. A mon approche, elle ne fit pas un mouvement; elle ouvrit les yeux et sourit:

»—Nous voici, dit-elle, pourvus pour une semaine entière.

»Ayant vaqué d'abord à l'essentiel, j'aménageai notre maison. J'y construisis, avec des quartiers de roc, un âtre ouvert comme ceux de nos paysans, juste au-dessous de la crevasse du plafond; un genévrier étayé de deux pierres nous servit de tournebroche; je fortifiai contre les invasions des bêtes fauves ceux des compartiments du rocher qui devaient nous servir de garde-manger; il n'y avait du reste qu'une seule issue à défendre, les autres ayant été obstruées déjà par des écroulements. Luba voulait m'aider à transporter les pierres d'en bas.

»—Que fais-tu? m'écriai-je; pense à la chère petite vie dont tu es dépositaire!

»De grosses larmes coulèrent sur ses joues brunes.

»—Non, dit-elle, je ne puis te voir travailler comme un esclave, te mettre en sueur et t'épuiser pour moi...

»—Pour toi, répétai-je, et c'est justement ce qui me rend la tâche facile! Tu ne sais pas combien il est doux de te servir!

»Dans le cours de mes travaux je découvris de vrais trésors: des vases de terre, des flèches, des anneaux de cuirasse, des monnaies, mille débris; je trouvai aussi, en brisant le rocher calcaire, de belles pierres à fusil. Peu à peu le bois destiné à l'hiver s'entassa dans le souterrain au dessous de nous; Luba, sans trop se fatiguer, détachait l'amadou qui pendait au tronc des hêtres et des bouleaux, ramassait des champignons, des myrtilles, des baies de toute sorte. Le soir, je taillais de petits ouvrages en bois, des fourchettes, des cuillers; je fis un peigne pour Luba; elle riait en le passant dans ses épais cheveux noirs:

»—Et un miroir? dit-elle; je n'ai pas de miroir!

»—Tu as la source en bas, et si tu ne veux pas descendre, ne suis-je point là? Tu peux me croire quand je te dis que tu es belle.