»Puis, pratiquant une sorte de meurtrière dans la barricade, je regardai dehors. La lune projetait sur toute la campagne une lumière presque aussi claire que celle du jour. Je pouvais compter les loups. Je tirai sur l'un d'eux.

»Les rochers répercutèrent l'écho, et le loup roula dans le fossé. Je continuai de tirer, atteignant presque toujours nos farouches agresseurs qui s'excitaient par des hurlements de plus en plus furieux. Tout à coup Luba eut l'idée de lancer un tison parmi eux. Ils s'écartèrent, et l'une des bêtes s'enfuit dans la forêt. C'était justement la louve que suivait toute cette meute endiablée, car aussitôt les autres s'élancèrent derrière elle, courant comme des chiens, avec un petit aboiement court très-particulier. Nous restâmes encore longtemps derrière la barricade, prêts au combat; puis je sortis avec précaution; mon chien m'avait précédé, mais soudain j'entendis un cri terrible, et la pauvre bête revint les yeux brillants comme du phosphore, le museau inondé de sang. Un des loups blessés l'avait mordu sans doute. Après le renard, le chien est ce que le loup hait le plus, justement peut-être à cause de sa proche parenté avec lui, comme, par exemple, le Russe et le Polonais se haïssent entre eux plus que ne le feraient des nations tout à fait étrangères. Les loups avaient laissé, à notre porte, sept magnifiques fourrures; le danger étant passé, il n'y avait pas à se plaindre.

»Cependant les jours diminuaient de plus en plus. Les becs-croisés s'apprêtaient à couver au milieu des glaces; sur un sapin près de notre gîte, ces oiseaux bizarres avaient bâti leur joli nid en forme de coupe. Dans une caverne moussue proche de notre maison, une autre citoyenne du désert jouit presque en même temps que dame bec-croisé des plaisirs de la maternité; c'était une jeune ourse dont les deux petits, vraiment comiques, roulaient comme deux manchons. Tout occupée du soin de sa progéniture, la mère ne pensait pas à m'attaquer lorsque je passais devant sa tanière et se contentait de me regarder d'un bon petit oeil en coulisse.

»La fête de Noël approchait, nous observâmes le jeûne selon notre habitude. Lorsque commença la sainte nuit, nous étions près du feu dans nos habits les plus propres; j'avais construit une petite crèche pour ne rien changer aux coutumes familières de ce beau jour; nous chantâmes les kalendi[12] et Luba eut son cadeau de Noël, un berceau que j'avais taillé de mes mains. Alors elle me fit voir, à son tour, la pauvre petite layette qu'elle avait cousue, en utilisant son propre linge, pour l'enfant que nous attendions. Lorsque je pensai que minuit approchait, nous sortîmes au grand air. La neige couronnait solennellement les hautes cimes d'une chaste auréole argentée; elle revêtait les arbres de brillantes stalactites; sur la blanche plaine apparaissaient çà et là de petites lumières, et un vague bruit de cloches montait jusqu'à nous, annonçant la bonne nouvelle de la naissance du Seigneur aux hommes qui, entourés de leurs enfants, célébraient en bas, là où brillaient les lumières, là où tintaient les cloches, la fête de Noël.

Note 12:[ (retour) ] Noëls.

»Les larmes nous suffoquèrent, et nous nous agenouillâmes pour prier avec nos frères. En rentrant, Luba me servit un simple repas, qui fut aussi gai que tout autre réveillon.

»Notre enfant vint au monde à deux mois de là, pauvre comme le petit Jésus. Luba avait jusqu'au dernier moment vaqué à ses occupations ordinaires; le 20 février, tout en préparant le dîner, elle me dit, un peu pâle, mais toujours souriante:

»—Descends vite chercher du bois.

»Quand je revins, après avoir fendu quelques bûches, l'enfant était né. Luba m'avoua qu'elle se sentait faible, mais elle rayonnait de bonheur et rit d'un air fier en me montrant mon fils; je me mis à rire aussi, et le chien, remuant la queue, semblait prendre part à notre joie. Luba baigna son fils elle-même. Elle ne garda pas plus le lit que ne le font nos paysannes. Comme il n'y avait pas de prêtre chez nous, je baptisai mon petit Paul au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

»Un enfant apporte tout avec lui dans le monde. Que peut-on désirer encore quand il commence à respirer, à crier, à ouvrir les yeux? Nous n'avions ni chagrins, ni agitations d'aucune sorte; un calme saint était descendu sur nos têtes; nous ne vivions que pour l'enfant, dans l'oubli absolu de nous-mêmes. Je voudrais vous peindre Luba écartant sa pelisse de fourrure pour donner à l'enfant le sein qu'il pressait de ses mignonnes mains maladroites comme les pattes molles d'un petit ours, et le sourire de cette jeune mère, regardant tantôt moi et tantôt le cher ange. Je restais là tranquille devant eux comme à l'église, et mon coeur était presque aussi recueilli. Ce berceau était maintenant notre monde, et celui qui nous entourait, celui qu'on est convenu de trouver grand, nous semblait bien petit en comparaison.