»Paul ne pleurait que rarement; il demeurait tranquille dans sa couchette, qui se balançait sous lui comme un bateau sur l'onde, ses grands yeux fixés au plafond. Nous lui parlions sans cesse comme s'il eût pu tout comprendre, et il comprit bientôt en effet que nous l'aimions plus que nous-mêmes, car il sourit en nous regardant, mais aussitôt il referma les yeux comme s'il avait eu honte, le grave personnage, de ce sourire! Et quand il prononça son premier mot, il nous sembla qu'un miracle s'était accompli. Un enfant n'est-il pas, en effet, un miracle, et n'opère-t-il pas des miracles en nous? Il nous apprend le renoncement, la bonté; il dévoile à nos yeux ce grand secret, que la mort n'a point de pouvoir sur nous, car nous renaissons en lui.

»Cependant les jours allongeaient visiblement; la nuit, les chats sauvages modulaient leur duo infernal qui ressemble à une satire contre l'amour; les cigognes revinrent, les grues s'envolèrent vers le nord; encore un peu de temps, et nous vîmes paraître la première hirondelle. Les neiges s'écroulèrent avec fracas, mais ce bruit, après celui des rafales de l'hiver, avait quelque chose de joyeux comme celui du canon saluant l'arrivée d'un souverain. Et en vérité le souverain arrive couronné de rayons, un sceptre de fleurs à la main; les grandes noces printanières, universelles, commencent; un souffle d'allégresse passe à travers les forêts; la plaine lointaine apparaît baignée dans une vapeur d'or; le coucou se fait entendre, une délicieuse agitation s'empare de toutes les créatures, le monde est plein de fraîcheur, de force et de beauté, comme il put l'être au lendemain du déluge. Notre voisin, le loir, s'est éveillé; à peine prend-il le temps d'étirer ses membres, et déjà il pense à faire sa cour; les mouches dansent dans un rayon de soleil; les rossignols sanglotent sous la feuillée naissante; les fleurs produisent l'effet d'une nouvelle neige: les arbres, les prés, tout en est couvert; il n'est pas jusqu'au rocher qui ne brille jaune ou blanchâtre. A l'heure chaude de midi, Luba s'étend avec l'enfant devant la porte de notre château sur une fourrure d'ours; hirondelles, belettes, écureuils, tous les animaux ont comme nous une famille, et ces mères fourrées, emplumées, luttent de soins et de tendresse envers leur progéniture, tandis que les mâles, sans exception, affectent une fierté comique. Quand Luba s'en va puiser de l'eau, ramasser du bois ou tendre des lacets, le berceau de Paul reste suspendu à un arbre voisin, et le vent balance notre enfant pour l'endormir: en s'éveillant, il s'amuse avec les feuilles, ses yeux s'habituent aux jeux du soleil et de l'ombre; la forêt lui tient des discours, mystérieux pour nous, mais auxquels ses vagissements semblent répondre, la forêt lui chante cette antique berceuse qu'elle chanta aux premiers humains.

»Voici l'été avec ses ardeurs que tempèrent pour nous les brises qui courent sur les cimes. Des orages fondent souvent à l'entour, grondant au fond des ravins et transformant chaque gorge en un lac turbulent; mais qui dira la splendeur des illuminations du soir, quand tous les sommets s'embrasent au couchant, tandis que les oiseaux et les cigales éclatent en concerts enivrés?

»Paul grandissait à vue d'oeil; une semaine pour lui était ce qu'est pour d'autres une année; il étendait la main, résolu à saisir les papillons, ou même la lune; ses ambitions n'avaient point de bornes; les fleurs que nous lui donnions, il les portait à sa bouche; il embrassait le chien-loup avec des cris de joie; chaque mot le faisait rire, d'un rire inextinguible qui promettait de ressembler à celui de Luba.

»La nuit de la Saint-Jean vit flamboyer des feux sur toutes les montagnes. C'est l'époque des noces de l'ours. Alors il se nourrit de miel, de glands et de framboises, montrant une extrême douceur; l'amour le civilise et l'améliore. Un matin je trouvai sa trace dans notre voisinage; quelques jours après je l'aperçus lui-même occupé à gober des racines comme un pieux ermite. Je le regardai, il fit de même. Un soir enfin, nous avions allumé un feu devant notre porte pour cuire des champignons sous la cendre. L'ours sort lentement de la forêt, s'approche et s'arrête devant le fossé. Je mets deux doigts dans ma bouche et pousse un cri aigu. Il n'en tient pas compte, s'assoit, lève sa grosse tête, dresse ses petites oreilles et renifle; après quoi il grogne cordialement, nous tourne le dos et décampe.

»Luba le rencontra le lendemain dans la forêt, où elle remplissait de framboises un panier qu'elle avait tressé elle-même. L'ours la poursuivit, mais avec gentillesse, comme un galant jeune homme poursuit une jolie femme. Probablement le drôle était attiré par l'odeur des framboises. Luba le laisse venir tout près, l'appelle et lui donne sur le museau un coup de corbeille qui le met en fuite.

»L'idée me vient de verser une bonne lampée d'eau-de-vie de genièvre dans un plat rempli de miel que je place devant notre porte. L'ours reparaît le soir, s'approche du feu, lève le nez, découvre le plat et se met à le lécher. Lorsqu'il eut fini il se dressa, joyeux, sur son train de derrière; en même temps il chancelait d'une manière suspecte; il était ivre sans doute. J'éclatai de rire, Luba aussi, et alors l'ours, qui déjà s'éloignait, se retourna brusquement. Nous l'avions offensé. Avec un grognement irrité, il essaya de traverser le pont qui conduisait à notre gîte, mais il roula dans le fossé; déjà notre porte était barricadée; nous nous moquions de lui.

»L'automne fit mûrir les pommes sauvages et chassa les hirondelles; l'hiver revint. Cette fois il n'offrait rien de triste, car nous avions notre enfant vigoureux, gai, babillant comme une jeune alouette. L'univers tout entier aurait pu s'écrouler et disparaître; peu nous importait, pourvu que le rocher sur lequel nous avions fondé notre vie de famille restât debout. Paul n'avait pas un an quand Luba le posa dans un coin, s'accroupit devant lui et l'appela par de douces paroles jusqu'à ce qu'il osât essayer un pas, puis deux, et enfin s'avancer vers moi en chancelant, semblable à un ourson, dans son habit de fourrure, et tout aussi espiègle.

»Et le printemps revint à son tour, l'heure bénie où tout ce qui respire est encore à l'état de joyeuse enfance.

»Les feuilles ne s'étaient pas encore teintées de rouge et de jaune, que Paul courait déjà comme une belette et faisait de chaque branche une balançoire.