»Un jour d'octobre, des bergers qui descendaient avec leurs troupeaux vers la polonina s'étant égarés dans le brouillard, passèrent tout près de nos rochers. Mon coeur se serra d'angoisse, mais je n'en laissai rien paraître. J'allai hardiment leur tendre la main et leur demander du tabac. Ma longue barbe, mon habillement étrange, le fusil et la hache que je portais les trompant, ils me prirent pour un haydamak[13]. Chacun d'eux me donna ce qu'il avait avec joie, car le haydamak était à cette époque le héros favori de notre peuple. Voyant monter la fumée de notre cheminée, ils voulurent savoir si je demeurais là depuis longtemps.
Note 13:[ (retour) ] Brigand.
»—Depuis deux années, répondis-je.
»—Tout seul?
»Je les emmenai voir ma femme et mon enfant; je leur donnai de l'eau-de-vie et des peaux de bêtes. Ils partirent avec force bénédictions et je les remis dans leur chemin.
VII
»Une année encore s'écoula. Le grand plaisir de Paul était de m'entendre raconter des histoires. Je lui parlais de la multitude d'hommes de toute sorte qui remplit le monde, et de guerres, et d'inondations, et de Tartares, et de Turcs, et des légendes de chez nous; je lui parlais aussi de Dieu. Quand nous nous promenions ensemble et que le soleil, sortant des grands nuages blancs, inondait tout de ses rayons, Paul me demandait:
»—Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut?
»Et je lui répondais:
»—Il y a le bon Dieu.