»—Où est-il? demandai-je à mon tour; à quoi ressemble-t-il?
»—Il a un grand manteau, répliqua Paul avec assurance, et des cheveux blancs et une grande barbe blanche, et il m'a pris dans ses bras pour m'embrasser, et il a pleuré.
»Je sortis, et sur le seuil je rencontrai en effet, drapé dans son caftan, mon vieil ami Salomon Zanderer, le Juif.
»Les bergers que j'avais accueillis s'étaient empressés de raconter aux veillées d'hiver la légende de l'homme sauvage qui avait passé deux années dans une caverne de montagne avec sa femme et son enfant. Le bruit de notre étrange existence se répandit et arriva enfin chez mon fidèle faktor, qui devina bien vite qu'il s'agissait de nous et qui se mit en route pour nous chercher. Salomon s'était jeté à mes pieds; je l'embrassai avec tendresse. Tous les deux nous pleurions. Alors accourut Luba. Le jour et la nuit se passèrent en causeries interminables.
»Salomon nous persuada de redescendre dans la plaine. Personne, prétendait-il, ne songeait à me poursuivre. En notre absence la révolution et le choléra avaient bouleversé, ravagé la Gallicie, qui fut, en 1831, le théâtre de désordres si nombreux que personne ne songeait à les punir. On aurait eu trop à faire. Mon aventure avait été effacée par la tourmente.
»Nous retournâmes donc à Kolomea conduits par notre digne faktor, qui me prêta les premiers fonds nécessaires pour le métier d'entremetteur,—entremetteur entre les seigneurs et les Juifs; je me chargeais de la vente du bétail et des chevaux, des terres et du blé... Mais faut-il vraiment que je vous dise la fin? Le seul souvenir de certaines épreuves fait horreur... En parler est presque impossible. Voyez-vous, le temps ne nous apprend pas seulement à souffrir; il nous enseigne aussi à souffrir en silence...»
Nous n'osâmes insister, mais Basile Hymen vit bien, à l'expression de nos visages, que nous étions curieux de savoir le reste. Il reprit donc avec un soupir:
»—D'abord, tout alla bien, je pus rendre à mon Juif ce que je lui devais, mais j'étais trop honnête... on n'aime pas pour entremetteur en affaires un trop honnête homme, il n'y a pas moyen de gagner assez par son intermédiaire.
»Un jour il m'arriva de passer dans le voisinage de mon ancienne seigneurie. Je m'en approchai furtivement, à la faveur des ténèbres, comme un voleur. Une maison neuve s'élevait à la place de celle que j'avais fait sauter, tout était changé, je ne retrouvai que le vieux pommier et je l'embrassai comme un ami. Ah! quelle amertume de voir régner des étrangers là où ont vécu et sont morts nos ancêtres, là où nous avions nous-mêmes rêvé de vieillir en paix! Le nouveau propriétaire était Allemand; il avait été mandataire[14] d'un comte polonais; il avait volé son maître, maltraité ses paysans et thésaurisé en se privant de tout, ce qui lui avait permis à la fin d'être propriétaire à son tour.
Note 14:[ (retour) ] Intendant.