»Moi j'étais enguignonné. Le proverbe dit vrai: L'adversité tient ferme par les pieds et les mains celui qu'elle a une fois saisi.
»Ne pouvant rien faire comme entremetteur, j'essayai moi-même du trafic des chevaux; on me payait mal et j'avais à payer exactement; je fus dupé par les uns, harcelé par les autres jusqu'à la saisie, jusqu'à la prison... Oui, j'allai une fois en prison pour dettes. Chez nous on avait faim et la parole ne peut rendre ce qui se passait en moi lorsque mon enfant, un rayon de gaîté dans ses yeux bleus, accourait à ma rencontre, criant:
»—Papa, n'est-ce pas, tu apportes du pain?
»Tout gentilhomme que je fusse, je ne craignis pas de faire les plus vils métiers: il s'agissait de nourrir les miens; cela ennoblissait tout... Mais aucune de mes entreprises n'aboutit. Lorsque je me décidai à porter les morts, faute de mieux, les épidémies firent trêve dans le pays, personne ne voulut plus mourir; il en était ainsi pour tout.
»Luba devint pâle et se flétrit: le chagrin, la honte lui brisaient le coeur; de sa part, du reste, jamais une plainte. Quand j'entrais, elle volait dans mes bras comme autrefois, en plaisantant et en riant,—oui, du même bon rire. J'oubliais alors tous mes soucis et je me reprenais à espérer.
»Un soir j'apportai tout juste assez de pain pour Paul. Luba et moi nous avions faim, mais nous n'y songions ni l'un ni l'autre, trop heureux de voir le cher petit monter gravement sur son escabeau pour prendre ce chétif repas. Tout à coup, Paul se leva, et s'approchant de moi:
»—Papa, dit-il, je veux que tu manges aussi!
»Et ses petits doigts détachaient quelques miettes qu'il me glissa de force dans la bouche:
»—Toi aussi, maman!
»Luba dut mordre à son pain.