Les couleurs de l'arc-en-ciel s'éteignirent; l'occident était de pourpre.—Basile Hymen, nous saluant, continua sa route d'un pas ferme. La nuit tomba; les constellations devinrent visibles, et du lointain nous arrivèrent les sons mélancoliques d'une flûte de berger. Ils flottèrent sur les ondes pures de l'air agité, qui les porta, tendres et douloureux, à travers la plaine.

LE PARADIS
SUR LE DNIESTER

A l'endroit même où les eaux vertes, écumantes, de l'impétueux Dniester se répandent de la plaine gallicienne dans la Bukowine riche en forêts, on rencontre certain coin de terre merveilleusement calme et fertile que notre peuple de la Petite-Russie a surnommé le Paradis. Lorsque j'y pénétrai pour la première fois, le charme de sa situation à l'écart du grand monde tumultueux, les douces lignes arrondies de ses collines, sa culture soignée, l'air tiède qu'on y respire, me firent songer à quelque riant paysage du nord de l'Italie, et je trouvai cette flatteuse désignation suffisamment justifiée; bientôt, cependant, j'appris que ce n'était pas la beauté de la nature, mais bien celle d'une grande âme dépourvue de tout égoïsme, qui avait fait de la vallée en question un Eden aux yeux des hommes. J'eus occasion de voir celui qui marche comme un prophète parmi son peuple et d'entendre son histoire singulière sous tous les rapports; cette histoire, la voici:

I

Par une soirée de mai, tandis que le vent soufflait des lointaines Karpathes sur la cime des forêts avec un bruit de vagues et faisait frissonner la verte surface des blés naissants, un jeune homme de haute taille, élancé, robuste, les joues fortement colorées, son fusil sur l'épaule, son chien à ses côtés, se dirigea parmi les chênes, que secouait l'haleine encore âpre et violente du printemps, vers le château d'Ostrowitz. Bien que tout en sa personne trahît la force et une volonté déterminée, bien qu'il fût sorti depuis longtemps déjà de la timide adolescence, ce beau garçon était visiblement troublé par les ombres menaçantes, les voix étranges, les spectres de toute sorte dont l'entouraient à l'envi la solitude et la nuit. Fils unique, il avait reçu de ses parents une éducation trop douillette, quasi féminine, ne quittant jamais le vieux château, qui formait pour lui un monde à part, sans avoir une gouvernante et plus tard un gouverneur à ses trousses.

Pour la première fois aujourd'hui, ce grand enfant avait fui sa prison; libre de toute surveillance, il avait gagné les forêts prochaines et s'y était oublié, si bien que le crépuscule l'avait surpris sous leurs voûtes superbes. Il approchait cependant du toit paternel, quand un spectacle tout nouveau pour lui, et qu'il ne s'expliqua pas d'abord, frappa ses regards. Dans une petite clairière flambait un grand feu de broussailles; on le voyait s'élever derrière les bouleaux, et, près de ce feu, une jeune femme, très-pâle, qui semblait consumée de chagrin et de fatigue, était assise, un enfant serré contre son sein. Auprès d'elle, un homme, vêtu à peu près en paysan, soignait un petit cheval dont les pieds de devant étaient entravés; deux enfants plus grands que le premier, blottis l'un contre l'autre sur une souche, regardaient les flammes lécher le bois vert. Sur le petit chariot, on voyait empilés des matelas, des vieux meubles et de la vaisselle.

Le jeune chasseur s'arrêta tout étonné, puis, s'adressant à l'homme, il lui demanda d'où il venait et ce qu'il faisait là.

Le malheureux lui jeta un regard de haine profonde.

—Oh! je prends sur moi le péché de brûler quelques broutilles pour réchauffer ma femme et mes enfants! grommela-t-il.

—Vous ne me comprenez pas, reprit vivement son interlocuteur; ce que je veux savoir, c'est comment vous vous trouvez forcés, vous et les vôtres, de passer une nuit aussi froide à la belle étoile.