Il ne s'écoulait pas une seule journée sans que Zénon s'écartât du village pour aller dans la forêt prochaine se livrer à ses méditations, qui étaient d'un ordre assez étrange. Tout un monde, riche en merveilles, était en train d'éclore dans son âme. Il lui manquait encore la lumière; mais il sentait sa force et comptait bien pénétrer tôt ou tard les brouillards qui lui cachaient le soleil éternel. Un jour qu'il rêvait, étendu sur la mousse, dans sa retraite silencieuse, il découvrit une fourmilière énorme, dont il se mit à contempler les moeurs. D'abord il n'avait vu qu'un tas d'aiguilles de sapin, de feuilles mortes, de brins de bois et de menus cailloux, qui s'élevait à trois pieds environ au-dessus du sol et où couraient diligentes, de çà de là, des bestioles innombrables; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour découvrir dans cette construction baroque un arrangement fort sage, dans ce tourbillon confus un projet réfléchi. Il vit une petite ville, une république parfaitement organisée. Le gîte, extérieurement si simple, était à l'intérieur divisé selon les besoins des habitants, qui eux-mêmes formaient des classes diverses où l'égalité semblait régner sous le rapport du logement et de la nourriture, mais où chacun avait ses devoirs, ses travaux particuliers. Cette petite merveille l'attirant de plus en plus, il remarqua que certaines fourmis s'occupaient exclusivement de la garde des plus jeunes membres de leur société, les poussant au soleil, les ramenant bien vite dans les profondeurs abritées quand la pluie commençait à tomber. Il constata que d'autres fourmis veillaient aux portes de la ville et que, la nuit venue, elles fermaient ces portes avec soin; il suivit les ouvriers dans leurs travaux: des milliers de petits personnages aventureux s'en allaient chasser et rapportaient, en unissant leurs efforts, des victimes d'une taille bien supérieure à la leur. Quel habile aménagement de garde-manger! Avec quel soin étaient rangés les vivres et choisis les matériaux de construction! Il lui arriva de surprendre une fourmi de la classe des ouvrières en présence d'un petit brin de bois qui devait représenter pour elle une poutre: elle l'examinait minutieusement de tous côtés; désespérant de réussir seule à l'ébranler, elle s'éloigna en toute hâte. Chemin faisant, elle rencontra deux autres fourmis, et immédiatement les fines créatures se livrèrent à un entretien très-vif, en s'aidant pour cela de leurs longues antennes. Toutes trois de courir en différentes directions; il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour rassembler une vingtaine de leurs pareilles autour de la poutre. Zénon admira la constance avec laquelle la bande active et résolue cherchait à transporter sa conquête, en s'y prenant chaque fois d'une façon nouvelle. Enfin les messagers ayant fait leur devoir, une colonne de cent individus environ accomplit l'oeuvre difficile avec une célérité surprenante. Cependant deux autres fourmis, se rencontrant, s'arrêtaient et se livraient à un dialogue évidemment oiseux, car il ne produisait rien.
Zénon éclata de rire.
—Si ce ne sont pas deux diplomates, se dit-il, ce sont assurément deux commères.
Et, en effet, la masse des fourmis sensées eut bien vite séparé les deux babillardes, emmenant chacune d'elles au plus vite pour lui assigner une besogne.
Zénon revint souvent à ses fourmis. Un jour, il trouva la république dans un état d'excitation fiévreuse et vit s'engager des batailles, à la suite desquelles le parti vaincu s'en alla chercher des contrées plus paisibles et y fonder une nouvelle république. Zénon, fouillant avec de grandes précautions la ville abandonnée, constata, non sans ravissement, la structure compliquée de ce labyrinthe souterrain, dont les nombreux étages conduisaient à des couloirs, à des chambres, à des magasins de toute sorte.
Une apparition imprévue le surprit au milieu de son extase. Le vieux faktor envoyé par madame Mirolawska, Mordicaï Parchen, était devant lui:
—Bon Dieu! que faites-vous là, mon jeune maître? s'écria ce bonhomme, abasourdi.
Zénon leva la tête, et un sourire passa sur sa belle figure.
Mordicaï, bien qu'il fût vieux, n'avait pas précisément une mine respectable. Petit et rond comme une boule de graisse, il avait l'air d'un vilain petit garçon travesti en aïeul: son long cafetan noir et son grand bonnet de zibeline ne réussissaient pas à lui prêter de la dignité; il n'en était que plus comique.
—Je m'instruis chez les fourmis, répliqua Zénon.