Zénon présenta les plaintes des paysans à la jeune maîtresse et proposa des conventions avantageuses pour les deux partis, qu'elle accepta sans discuter. Les paysans burent à la santé de leur seigneur et à celle de la comtesse Marie; après quoi, ils se retirèrent en chantant la vieille chanson du carnage de la noblesse.

Zénon fut porté en triomphe jusqu'au village. Le soir, il dit à Mordicaï, en lui tendant la main:

—Je te remercie, ami; tu m'as sauvé la vie; mais, dis-moi, où donc as-tu puisé tant de courage?

Le vieux faktor se redressa, et son visage comique prit soudain une expression de gravité patriarcale:

—Où j'ai puisé ce courage?... C'est toute une histoire, répondit-il.

—Tu vas encore me citer le Talmud?

—Il ne s'agit pas du Talmud. Reportez-vous à cinq cents ans d'ici. Nous sommes en 1845, nous étions alors en 1346. Dans ce temps-là, mon aïeul Samuel, marchand à Francfort, vivait riche, considéré, paisible. Un jour vint pourtant où la ville entière se souleva contre les juifs. On disait qu'ils avaient déchiré des hosties, et que ces hosties avaient saigné. Aujourd'hui, on refuserait de croire à de pareilles choses; mais autrefois c'était le signal du pillage et de l'assassinat: les juifs furent poursuivis, persécutés; un grand nombre périrent; d'autres réussirent à s'échapper. Mon aïeul s'enfuit avec les siens par l'Allemagne, du côté de l'Orient, toujours traqué comme une bête fauve, abreuvé d'outrages et de mauvais traitements. Enfin, il se trouva dans un pays sauvage dont il ne comprenait pas la langue, et, tandis qu'il se demandait ce qu'il allait devenir, lui et ses enfants, passa un chevalier richement vêtu, avec une escorte nombreuse. Mon aïeul crut que l'ange de la mort le touchait déjà de son aile, mais le chevalier au contraire, s'arrêtant, lui parla avec bonté... Dans ce temps-là, songez donc, dans ce temps-là!... un gentilhomme chrétien parler à un juif! Il lui dit:—Tu peux vivre ici tranquille; personne ne te tourmentera, j'en réponds.

Et le digne homme nous reçut tous dans son château... Nous, je dis mes ancêtres. Et quand les fugitifs se furent bien reposés et fortifiés, il les conduisit lui-même, escortés de ses serviteurs pour les protéger contre toute offense, jusqu'à la ville voisine.—Ce n'étaient pourtant que de pauvres juifs et lui un grand seigneur dont le nom s'est transmis de génération en génération dans la longue lignée de ses obligés avec des bénédictions et des prières... Ce nom, que Dieu le récompense! c'était celui de Pan Mirolawski de Kolomea, votre aïeul. Vous voyez bien que, si poltron que je sois, je dois mon sang aux Mirolawski, tant qu'il y en aura un au monde.

Zénon eût voulu répondre; mais, devant cette sublime fidélité dans la reconnaissance, les larmes le suffoquèrent, et il ne put qu'embrasser son vieux Mordicaï, qui se mit à pleurer comme un enfant.

VI