—De cette façon, répliqua Popiel, sont déjà organisées la plupart des sociétés russes, et d'abord celle des pêcheurs de l'Oural et du lac Peipus; mais l'inégalité du salaire conduit fatalement de nouveau à l'inégalité de la propriété.
—L'inégalité, en ce cas, n'a rien d'injuste, repartit Zénon, tant que le bien de chacun est acquis par le travail; l'injustice commencerait si la propriété personnelle pouvait se léguer; mais, pourvu qu'après la mort du possesseur le fruit de ses labeurs retourne à la communauté, cette propriété ne pourra finalement servir qu'à de grandes entreprises utiles à l'humanité tout entière. Et qu'on ne dise pas que le sort des enfants se trouvera compromis. La propriété est une caution bien précaire pour l'avenir des enfants, tandis que, si l'État répond de leur éducation, cet avenir sera bien mieux à l'abri des événements. J'entends donc que l'État élève les enfants pour le travail, et les soigne jusqu'à ce qu'ils soient en âge de produire.
—Ah! ah! vous avouez que la famille est un écueil, s'écria Popiel.
—Non pas! s'écria Marie-Casimire, presque en colère. En supprimant la famille et le mariage, on priverait d'une puissante impulsion le travail et le progrès. Nous voulons que les liens du mariage, s'ils deviennent lourds et pénibles, puissent être rompus, qu'il n'y ait qu'une chaîne d'amour entre l'époux et l'épouse; mais faire de la femme un bien commun, ce serait l'abaisser mille fois plus que si on la condamnait à être toute sa vie l'esclave d'un seul. La femme n'est pas la propriété de l'homme, elle est sa compagne et doit être placée par l'éducation au même rang que lui.
—Mais si la mère mal avisée s'avise d'étudier l'anatomie ou de commander un régiment, répliqua Felbe, que deviendront les enfants?
—Je vous ai déjà dit que l'État y pourvoirait, dit Zénon.
—Avec quelles ressources, s'il vous plaît? insista Felbe.
—L'impôt existe déjà, répondit Zénon, et aussi, par conséquent, le principe que nul ne possède rien sans l'approbation de l'État, qui se réserve le droit de prélever dans l'intérêt de la masse, sur la propriété qu'il reconnaît à chaque personne, autant et parfois plus que cette personne ne peut donner. Le droit d'expropriation, les taxes sur l'héritage ont la même base; il suffit de développer un principe déjà reconnu; les fondements de l'édifice sont posés. Le jour où il n'y aura plus entre les peuples de luttes par les armes, mais par le travail seulement, le jour où l'on admettra que le devoir général du travail importe plus à l'État que le devoir général de la guerre, ce jour-là, dis-je, l'État, qui, à l'heure qu'il est, exerce, habille et nourrit ses soldats, instruira, vêtira et nourrira bien plus aisément ses ouvriers; de même qu'il construit aujourd'hui des casernes et des arsenaux, il construira des fabriques, de grands ateliers communs, des bazars, et, de même qu'il paye ses soldats, il donnera aux ouvriers un salaire régulier, proportionné à leur effort, car les ouvriers sont les armées de l'avenir.
Comme Popiel, Lenôtre et Felbe discutaient ses paroles avec une certaine véhémence, chacun selon son sentiment:
—Laissons faire le temps! dit Zénon. Le progrès ne se réalise que peu à peu: chaque pas en avant est suivi d'un pas en arrière pour les révolutions les plus simples. D'abord on combat longtemps les théories; mais, aussitôt que la question se présente devant nous sous une forme pratique, il faut la résoudre coûte que coûte! La solution peut être lente, n'importe! elle viendra. Voyez! un premier essai très-équitable a été fait chez nous avec le partage des terres en Autriche; ce n'est pas suffisant, mais enfin c'est un jalon pour l'avenir. Il est assez oiseux de poser des systèmes; cependant je trouve bon de montrer sans cesse à l'humanité le but qu'elle doit atteindre et qu'elle atteindra.