—Laissez faire le bon Dieu, interrompit doucement Zénon.
—Bah! répliqua Popiel, si l'on ne s'occupait pas de ces puérilités, comment passerait-on le temps? Moi, j'arrange tout dans ma pensée selon le modèle de communisme que nous donnent les paysans russes. Notez que l'esprit du peuple slave est d'accord avec l'idéal des communistes français. Proudhon est mon homme, voyez-vous! Tout notre espoir doit être dans le communisme dirigé par l'État. Que la propriété soit donc abolie, l'héritage aboli, le mariage, la famille abolis, l'argent aussi...
—Mais, fit observer l'Allemand, abolir la propriété, c'est paralyser l'impulsion qui pousse la nature humaine au travail et au progrès; le communisme n'est praticable qu'à la condition de s'allier à un degré de culture médiocre, il suppose une égalité naturelle...
—Les instincts des Russes, s'écria Popiel, sont supérieurs à toute votre civilisation européenne. Nous n'avons que trop de passé, trop d'histoire, trop d'art!... Je demande que tout cela soit détruit, effacé, et que de ces ruines surgisse un monde tout neuf...
—Je ne verrais pas sans regret, pour ma part, détruire l'oeuvre de tant de siècles, dit vivement le Français; moi, je suis socialiste; mon idéal, c'est l'égalité sur la base de l'instruction et de l'économie générale, le partage des biens selon le talent, le travail...
—Je vous avoue, interrompit Zénon, que le socialisme est à mes yeux une généreuse aberration et le communisme un dangereux mensonge. Tant que les facultés de chacun seront inégales, il sera injuste d'appliquer le principe de l'égalité au partage des biens. Si tous, sans travailler également, doivent également jouir, c'est proclamer le sacrifice du fort au faible, du capable à l'incapable, de l'activité à la paresse. On arriverait ainsi au désoeuvrement et à la pauvreté universels. Or, l'égalité dans les facultés ne saurait s'obtenir qu'en abaissant tous les hommes à un même niveau infime: c'est nous vouer sans exception à la barbarie...
—Le caractère de la race germanique est opposé à ces théories, dit Felbe; il aspire à la pleine indépendance de l'individu, de l'être isolé.
—En effet, repartit Zénon, mais la race germanique n'est pas nombreuse comme la race slave et ne comptera pas autant dans la grande révolution universelle. Il est remarquable que l'État, qui depuis un siècle s'est emparé de plus en plus du gouvernement de l'Allemagne, tienne son origine d'éléments slaves plutôt que germains. En quoi consiste la prépondérance de la Prusse? Dans sa supériorité intellectuelle? Non: la plupart des talents allemands ne lui appartiennent pas. Dans l'instruction du peuple? Non: les divers États de l'Allemagne ne lui cèdent en rien sur ce point. Dans une bravoure exceptionnelle? Les Allemands sont tous de bons soldats. Cette prépondérance consiste dans la discipline, dans la soumission de l'individu à la masse, dans certaines vertus passives qui sont d'origine slave et tout à fait contraires aux dispositions de la race purement germanique. Chez les Germains, on rencontre le goût de l'indépendance individuelle et des différences aristocratiques: chez les Slaves, la préoccupation constante de l'intérêt général et de fortes tendances vers la démocratie. A cause de cela, j'attends de la race slave la solution de toutes les grandes questions qui agitent l'humanité; oui, j'attends d'elle la régénération du monde...
—Et de quelle manière votre instinct slave tranche-t-il la question de la propriété? demanda ironiquement Popiel.
—Je ne tranche rien, je ne me crois pas infaillible; mais mon opinion, c'est que la question de la propriété ne peut être résolue qu'avec celle du travail et qu'elle est de sa nature une question de salaire. Je voudrais que la propriété fût commune et que le salaire fût individuel, puisqu'il doit dépendre de l'effort de chacun.