Sept années s'étaient écoulées depuis le jour où Zénon avait quitté, en compagnie de sa jeune femme, le monde, son éclat, ses vanités et ses orages, pour aller chercher la paix au vieux château de Tymbark, que son père lui avait donné en dot, dans la sauvage solitude des Karpathes. Marie-Casimire était devenue mère de deux beaux garçons; elle les avait nourris elle-même, elle avait éveillé par ses tendres enseignements leur esprit et leur coeur; elle dirigeait le ménage d'une main diligente et trouvait encore le temps de prendre part aux études de Zénon, qui, tout en creusant son grand problème social, étudiait les langues anciennes et modernes. Leur vie était simple; ils recevaient peu de visites; l'hôte habituel du château était le vieux Mirolawski, lequel, devenu veuf, ne pouvait pas plus se passer de ses petits-enfants qu'il n'avait pu autrefois se passer de son fils.
Les agitations de 1846 et 1848, la guerre hongroise de 1849 n'avaient produit sur cette heureuse famille que l'effet d'éclairs lointains glissant sur le pur horizon.
Un soir de décembre 1852, se trouvait réuni dans le grand salon de Tymbark un cercle plus nombreux que de coutume. Marie-Casimire, dont la beauté s'était magnifiquement développée, occupait le divan auprès de son beau-père. A leurs pieds jouaient les deux petits garçons. Le médecin Lenôtre se tenait debout devant le poêle; à cheval sur un siége, Popiel grimaçait derrière ses lunettes bleues; il avait beaucoup voyagé aux dépens de son protecteur, le comte Dolkonski; il avait étudié à Vienne, à Heidelberg, à Paris, puis figuré dans cette dernière ville sur les barricades, aux journées de Février; il avait compté en Hongrie dans les rangs de la légion polonaise, pour aller de là faire connaissance en Angleterre avec certains réfugiés russes, qui le considéraient comme un parfait nihiliste. A ses côtés se renversait, dans un grand fauteuil, M. Felbe, ingénieur allemand.
Zénon, qui aimait marcher en parlant, errait à travers le salon. Tous ces gens s'entretenaient de la dernière révolution française, qu'avait terminée un coup d'État.
—Les révolutions futures, dit le docteur, seront des révolutions sociales, et plus terribles que les précédentes par conséquent. La question de la propriété laisse toutes les autres bien loin en arrière. Qu'est-ce que la liberté politique quand l'esclavage matériel subsiste auprès d'elle? On en a fini avec le combat contre la noblesse; maintenant va commencer la lutte contre le capital.
—Il me semble que cette lutte est aussi vieille que l'humanité même, fit observer Marie-Casimire. Nous voyons en présence aujourd'hui, comme il y a six mille ans, les riches et les pauvres, les tyrans et les esclaves, le luxe et l'indigence; devant cet immuable état de choses, on se demande vraiment s'il peut être question de progrès pour l'humanité!
—Permettez, comtesse, dit l'ingénieur Felbe en se levant; il me semble que le mal que vous signalez grandit avec la civilisation: plus nous nous rapprochons de l'état de nature, moins nous avons de besoins, moins par conséquent existe la véritable pauvreté.
Le docteur Lenôtre s'emporta:
—Belle idée de nous faire l'éloge de l'état de nature! Votre âge d'or ne serait que l'ineptie et la grossièreté pour tous! Je soutiens, moi, que l'humanité avance et s'élève toujours, non pas très-vite peut-être, mais enfin nous avons fait un chemin respectable du despotisme, de l'esclavage et de la brutalité à l'instruction, au droit, à la liberté, à la morale...
—D'ailleurs, ricana Popiel, à quoi bon vous échauffer? Qu'importe que l'humanité avance ou rétrograde? Que sommes-nous, faibles atomes parmi des millions de mondes? Un jour disparaîtra toute la population de cette terre, évanouie elle-même comme une bulle de savon qui crève, et l'univers n'en ira pas plus mal. Figurez-vous une goutte de rosée de moins dans l'immensité d'une prairie...