—Qui que tu sois, je t'aime; je me suis livrée sans conditions à un paysan; je suivrai le fils du seigneur d'Ostrowitz à travers le monde, qu'il me mène par un chemin de délices ou par un chemin de douleur.

Pan Mirolawski bénit les deux jeunes gens, puis il leur dit:

—Je retourne sans plus tarder à Tchernovogrod. On doit épargner l'inquiétude au coeur d'un père; d'ailleurs, je n'en ai pas fini encore avec le métier d'entremetteur.

Restés seuls dans la maison du garde, Zénon et Marie-Casimire revinrent avec ivresse sur les premières péripéties de leur amour éclos dans un champ de blé comme une idylle biblique; le jeune Mirolawski passa, sans plus tarder, de ces douces réminiscences, au récit des rêves exaltés, des projets généreux qui l'avaient déterminé à quitter le toit paternel et conduit par conséquent auprès de Marie.

—Ma bien-aimée, lui dit-il, veux-tu t'associer à mon oeuvre? Certes je n'espère pas réussir à supprimer la misère autour de moi: toutes les aumônes que nous répandrions, en nous privant nous-mêmes du nécessaire, ne soulageraient qu'un bien petit nombre de malheureux; leur effet s'éteindrait avec nous, et nous nous serions exposés volontairement aux plus dures privations personnelles pour n'arriver peut-être qu'à encourager l'insouciance et la paresse. Je ne te demande donc pas de tout sacrifier à l'humanité, mais seulement de renoncer, pour l'amour d'elle, au superflu, d'être à la fois sa bienfaitrice et son exemple. Proscrivons le luxe, qui ne peut être acquis que par l'esclavage et la souffrance d'autrui; cherchons ensemble, avec une sainte ferveur, la solution du plus triste et du plus compliqué de tous les problèmes, et, lorsque nous croirons l'avoir trouvé, consacrons notre vie et nos biens à mettre en pratique ce que nous aurons nommé, dans la sincérité de notre conscience, la sagesse et la justice. Comprends-tu?

—Mon bien-aimé, répondit Marie-Casimire, suspendue à ses lèvres comme l'apôtre Jean à celles de Jésus, je t'ai dit que je te suivrais partout, que je t'obéirais en tout. Mais, dis-moi, qui donc t'a inspiré ces belles et sérieuses préoccupations à l'âge où d'ordinaire la jeunesse ne se soucie que de ses plaisirs?

—C'est l'amour, répondit Zénon. Mon père et ma mère m'ont aimé, chacun à sa manière, plus que je ne le méritais. Elle était sévère et il était faible, mais tous deux ne vivaient que pour mon bien. J'ai grandi ainsi dans une atmosphère de tendresse, de dévouement et de reconnaissance; ma reconnaissance, il est vrai, s'adressait surtout à mon père, qui prenait la responsabilité de mes fautes d'enfant, au risque de s'attirer des reproches et de l'ennui. Pour lui épargner cela, j'aurais fait tout au monde. J'en conclus que la bonté est puissante sur les coeurs. Nous pratiquerons la bonté: quiconque se sent aimé devient nécessairement capable d'aimer les autres.

Marie-Casimire embrassa Zénon avec un tendre respect et une religieuse émotion.

—Il est donc vrai, dit-elle, que les grandes pensées viennent du coeur!

VII