—Un cheval à Venise? ce serait une anomalie, je lui donnerai un chien de préférence.

Mais le chien coûtant fort cher, elle s'avisa que cette vilaine bête infecterait l'air dans la chambre du malade; un chat vaudrait mieux, mais le chat valait dix florins, on avait vu des gens étouffés par des chats dans leur sommeil; elle finit par lui apporter un oiseau dont Maryan s'amusa, car il aimait tout être vivant comme font ceux qu'a déjà effleurés l'haleine froide de la mort.

Maryan observait et jugeait Warwara, mais en lui cherchant des excuses. Elle l'aimait, puisqu'elle avait soin de lui et que pour lui elle se résignait à l'exil.

En été, cependant, les voyageurs revinrent à Separowze, où la baronne n'avait plus de ménagements à garder envers le monde, puisque chacun y était au fait de la situation de Maryan. Alors, elle ressaisit tout naturellement la direction de sa fortune et lorsque, l'hiver revenu, l'inséparable trio reprit le chemin de l'Italie, le prince Janowski se trouva, par un tour d'adresse qui eût fait honneur à l'escamoteur le plus habile, relégué au premier rang de la domesticité; non que l'impérieuse baronne convînt de cette transformation avec lui ou seulement avec elle-même; elle l'accablait toujours de petits soins et de tendres caresses, il avait toujours la meilleure chambre de la maison, un médecin à ses ordres, tout le luxe que peut désirer un homme riche; si elle le chargeait de ses commissions, si elle le laissait au débarcadère remplir l'office de portefaix, c'était pour le forcer à un exercice salutaire. Il ne se plaignait pas du reste; sa mauvaise humeur, qui se traduisait en boutades et en railleries amères, était celle d'un malade, voilà tout. Jamais il ne manquait une occasion de faire le procès des richesses.

Le lieu qu'ils avaient choisi cette fois pour leur résidence était Rome. Un jour qu'ils visitaient ensemble la villa Ludovisi et les jardins de Salluste:

—Vous n'admirez rien, dit Maryan à Warwara, qui regardait les merveilles environnantes d'un air d'indifférence profonde. Vous êtes bien trop sage pour cela! Que le ciel me préserve de votre sagesse, qui rend aveugle et sourd! Si, au lieu de feuilles, des ducats bien brillants pendaient à ces arbres, vous ouvririez les yeux sans doute; vous diriez:—Le délicieux pays! Que la nature est belle!—Pauvre femme! je vous plains de tout mon coeur!

Et il éclata de rire.

—Devient-il fou? demanda Warwara inquiète à sa fidèle Hermine.

—Réponds! s'écria Maryan prenant brusquement la tête de Warwara entre ses mains pour la forcer à le regarder dans les yeux. Te sens-tu le coeur épanoui comme l'ont les pauvres? Es-tu heureuse?

—Oui, si tu m'aimes.