Alors elle cessa d'implorer l'amant et s'adressa au débiteur, le priant de lui rendre par fractions la somme qu'il lui devait. Même silence. Le temps s'écoula. Peu à peu elle parut oublier le pauvre Maryan Janowski, mais une rencontre inattendue vint rafraîchir sa mémoire.
C'était par une après-midi d'automne. La baronne avait fait en compagnie de sa fidèle Hermine une assez longue promenade et retournait chez elle, fatiguée. Les rayons du soleil ruisselaient tièdes et clairs sur le feuillage devenu rare et qui brillait des plus beaux tons de pourpre; comme un fleuve d'or roulaient les feuilles tombées que l'on foulait aux pieds et que le vent poussait devant lui par tourbillons; le ciel était d'un bleu pâle admirablement limpide, mais dans l'air flottait une odeur lourde et stupéfiante qui rappelait un peu l'église et tout autant la cave. Le lointain était barré par une de ces murailles basses et grises que forment les brumes en s'amoncelant; des fils de la Vierge s'accrochaient aux chaumes et aux herbes desséchées; un vol de grues se dirigeait vers le sud; bientôt on n'en vit plus qu'un triangle noir qui se dessina sur le ciel, tandis que de temps à autre les cris stridents des oiseaux voyageurs retentissaient dans le lointain comme un appel de détresse.
Une cigogne retardataire perchée sur une grange faisait tristement claquer son bec; on eût dit la crécelle de bois du vendredi saint. Aucun oiseau ne gazouillait plus; l'oeil eût vainement cherché dans l'espace l'aile diaprée d'un papillon: c'en était fait de la danse des moucherons à travers les flammes rouges du soir, c'en était fait du concert des grillons et du bourdonnement des abeilles. Un solennel silence régnait dans la nature et faisait penser à ce calme qui se répand sur le visage d'un mort après qu'est exhalé le dernier soupir. Au milieu de ce silence, sous ces mourantes lueurs, Warwara vit tout à coup Maryan assis sur un banc de bois au seuil d'une maisonnette; ses mains étaient jointes devant lui; ses grands yeux bleus levés vers le ciel semblaient suivre le vol des oiseaux de passage qui émigraient vers le sud. Et qu'il était pâle! A peine tenait-il encore à la terre!
La baronne frissonna, fondit en larmes, puis elle rebroussa chemin précipitamment. Il lui était impossible de passer devant le spectre de celui qu'elle avait aimé.
Aux premières neiges, elle regagna Lemberg. Là, elle apprit, dans une fête chez le gouverneur, de la bouche de certain gentilhomme qui avait des terres dans le voisinage de Kolomea, que Maryan Janowski n'atteindrait pas le printemps, et qu'il eût manqué du strict nécessaire si quelques amis d'autrefois, entre autres un vieux juif ancien factotum de son père, ne l'avaient point secouru. Le lendemain, Warwara se rendit chez un procureur, qu'elle chargea de poursuivre Maryan selon la loi. Lorsque celui-ci reçut la sommation, il ne fit que sourire et déchira le papier en deux morceaux qu'il jeta au feu.
—L'affaire peut se discuter, lui dit le maître d'école qui l'hébergeait. Ne la remettrez-vous pas entre les mains d'un avocat?
—Oh! dit Maryan avec un nouveau sourire, j'ai déjà le meilleur des avocats, celui contre lequel tous les tribunaux du monde sont impuissants, la mort.
Un soir, on entendit dans la rue un joyeux tintement de grelots, et la porte du malade s'ouvrit avec impétuosité pour livrer passage au maître d'école, puis ce brave homme s'arrêta tout à coup, sourit, toussa, cracha d'un air embarrassé; il finit par bégayer:
—Monsieur le bienfaiteur..., il y a quelqu'un là.
—Qui donc? demanda Maryan avec effroi.