Maintenant Papowitch implorait sa grâce, déclarant qu'il n'avait voulu que l'effrayer; ce fut en pure perte. Roué de coups, à moitié mort, il fut jeté dans une charrette pour être conduit à Kolomea. La baronne parut aux assises dans une toilette élégante pour témoigner contre lui. Lorsqu'elle l'eut entendu condamner à trois années de prison, considération prise des circonstances atténuantes, elle fronça le sourcil et dit qu'il n'y avait pour de tels drôles qu'un seul châtiment: la potence, qu'il fallait les arracher comme autant de mauvaises herbes. Elle envoya même aux journaux de Vienne un article de plaintes et de récriminations contre la justice gallicienne.
Tout endurcie que fût cette femme, elle ne pouvait cependant se passer d'affection et non pas seulement de cet amour sensuel qu'elle en était venue à demander aux valets de bonne mine dont elle s'entourait volontiers, mais de pur dévouement. Aussi l'empire d'Hermine grandissait-il tous les jours. La bohémienne tyrannisait, opprimait sa maîtresse, réglant sa nourriture, sa toilette, ses plaisirs, s'amusant parfois à la faire pleurer, tant elle se montrait impertinente et capricieuse. N'importe, la baronne tenait à elle par-dessus tout; c'était l'unique créature qui, croyait-elle, lui appartînt sincèrement; or, il n'est pas de coeur au monde qui s'affranchisse complétement du besoin d'aimer et d'être aimé, fût-il en apparence de pierre ou de glace.
VIII
Bien des années s'étaient écoulées depuis la nuit où Maryan Janowski, près de mourir, avait salué le printemps, lorsque je fis connaissance avec la baronne Bromirska. L'incident qui me conduisit chez elle était des plus simples; il s'agissait de lui présenter une liste de souscriptions ouverte par quelques amis des arts en vue d'envoyer un jeune peintre d'avenir étudier sous le ciel et au milieu des chefs-d'oeuvre de l'Italie. L'un des premiers noms inscrits sur la liste était celui de la baronne. Je me présentai chez elle dans l'après-midi. Cette chaleur tropicale qui distingue l'été gallicien, aussi court qu'il est ardent, desséchait la terre, qui, soulevée par le sabot de mon cheval, tourbillonnait autour de moi comme un nuage de fumée. Le ciel, d'un bleu foncé pur et puissant, resplendissait des feux implacables du soleil. On ne sentait aucun souffle d'air; aucun chant d'oiseau ne se faisait entendre; l'herbe semblait brûlée au bord des ruisseaux taris. A l'horizon se détachaient, nettement sculptées, les cimes des Karpathes.
J'éprouvai une sensation de soulagement délicieuse en m'enfonçant sous les futaies de Separowze: les vieux chênes formaient une voûte de verdure que perçaient çà et là des flèches de lumière dorée; du fond des ravins où roulait le torrent, une douce fraîcheur monta vers moi, mêlée à des arômes de miel sauvage. Ma surprise fut grande cependant, en atteignant une clairière non loin de la seigneurie, de me trouver au milieu d'un abatage qui permettait aux rayons du soleil de pleuvoir en liberté. Les souches grises, avec leurs longues barbes de mousse et leurs racines largement étirées, faisaient penser à une armée de gnomes prête à entrer en bataille contre les géants de la futaie. Partout s'alignaient des bûches toisées ou de grands troncs abattus. De distance en distance, un Titan renversé, ses rameaux encore parés de quelques feuilles sèches, barrait le chemin; des centaines de coléoptères en cuirasse vert doré fourmillaient dessus, et l'écorce fendue laissait couler la résine comme coule le sang d'une blessure mortelle. Deux bûcherons étaient en train de mutiler un beau vieux chêne. Un pic au plumage bleuâtre semblait parodier leur travail en frappant du bec contre le tronc d'un autre arbre avec un bruit mesuré.
—Qui donc fait abattre ce bois magnifique? demandai-je aux bûcherons.
—Qui? répéta l'un d'eux en posant sa pioche pour essuyer la sueur qui couvrait son visage. Qui serait-ce, sinon la dame de Separowze? Elle a besoin d'argent pour l'enfermer dans ses coffres; elle n'en a jamais assez.
Ce que je vis à Separowze ne s'accordait que trop avec le jugement du bûcheron. On eût dit que la guerre venait de traverser la seigneurie et que les ravages du canon avaient été à peine réparés. Un habit de mendiant, rapiécé de toutes couleurs, n'est pas plus bigarré que ne l'était le château de cette riche baronne Bromirska, dont tout le monde enviait l'opulence. Le fronton de la maison, primitivement peint en rouge rehaussé de bleu de ciel, avait laissé tomber par places cet enduit et ressemblait à quelque écran de tapisserie rongé par les teignes.
La toiture avait évidemment besoin des soins du couvreur; la cheminée croulante, réduite à la moitié de sa hauteur primitive, semblait s'accroupir, telle qu'un vieux chat noir. Les vitres salies étaient en maint endroit remplacées par des morceaux de papier collé. Ici, un bouchon de paille remplissait quelque trou. On avait barré plusieurs fenêtres avec des planches qui leur donnaient un air de prison.
Entre les lames d'une jalousie couverte de poussière passaient et repassaient une myriade de moineaux, qui avaient installé leurs nids derrière ce rempart mobile. Un autre volet ne tenait plus que par un seul gond et semblait destiné à remplacer dans la tempête la grinçante girouette qui manquait au toit, bordé de ce qui semblait d'abord un étrange travail de sculpture, de ce qui n'était en réalité qu'une guirlande pressée de nids d'hirondelles.