Les hirondelles apportent le bonheur, selon une croyance populaire, aux maisons qu'elles choisissent; pour cette raison sans doute, la baronne les tolérait. La grange, construite en longueur auprès de l'habitation, rappelait par ses poutres détachées, ses bardeaux pourris qui laissaient entrevoir la nudité des solives, la carcasse gigantesque d'un animal antédiluvien.

De l'autre côté de la seigneurie s'étendait un jardin mal entretenu, où le plantain et les orties obstruaient les anciennes allées; on cultivait maintenant des légumes dans les plates-bandes, de sorte qu'entre les choux et les raves jaillissaient encore quelques touffes de roses et de giroflées. Je confiai mon cheval à un gars costumé en jockey, qui m'apprit que sa maîtresse était chez elle, et je montai avec précaution l'escalier dont les marches en bois formaient presque autant de bascules. Le valet, occupé dans l'antichambre à attraper des mouches, me conduisit, en souriant avec complaisance, par une enfilade de pièces délabrées où se reflétait le caractère de celle qui en faisait son gîte. Les murs semblaient crier des maximes d'économie:—Ne jetez rien! ne réparez rien!—Çà et là, ils laissaient pendre leurs tapisseries en morceaux, comme des affiches déchirées au coin des rues. Dans tous les angles se tendaient de grandes toiles d'araignée dont les fils couraient d'un tableau à l'autre: les araignées aussi portent bonheur. Tous les sièges se dérobaient sous des housses de toile grise rappelant la cendre des Juifs au jour de la réconciliation. Dans les bahuts et sur les étagères se mêlaient à la vieille argenterie les objets les plus hétérogènes: souliers de bal sans semelles, peaux de lièvres, bouquets flétris, vieux journaux, éventails cassés, squelettes de chapeaux, un bras de statuette, un collier de chien, un jouet d'enfant, la moitié d'un peigne, de vieux clous, des noisettes sèches, des brosses à dents usées. Un serin de mauvaise humeur piquetait du bec quelques graines de lin dans sa cage, dont les fils de fer étaient remplacés par un entrelacement de ficelles. Auprès d'une fenêtre jaunissait un calendrier de 1840. Le secrétaire supportait quelques belles pièces de vieux Saxe plus ou moins ébréchées, mais aussi de grands ciseaux couverts d'une rouille pareille à des taches de sang, de vrais ciseaux de Parque destinés à trancher la vie des mortels, un encrier d'argent barbouillé d'encre, un vieux has qui servait d'essuie-plume, et un amas de papiers saupoudré de tabac à priser.

On respirait dans cette étrange demeure l'odeur mixte qu'exhale un fruitier et un garde-manger: en effet, des poires et des pommes à demi mûres étaient dispersées au bord de toutes les fenêtres et sur toutes les tables où elles pourrissaient, tandis que des débris de victuailles de toutes sortes, soigneusement conservés, se décomposaient de leur côté en attirant une multitude de mouches.

Warwara Bromirska me reçut dans sa chambre à coucher, où elle était en train de s'attifer devant une grande glace. Elle me tendit sa belle main, froide comme le marbre, et m'invita poliment à m'asseoir auprès d'elle, sur un petit divan d'où sortaient de tous côtés des mèches d'étoupe. À la tête du large lit italien s'entre-croisaient deux sabres recourbés autour d'un révolver; sur la table de nuit était jeté un poignard. La pendule marquait onze heures et demie.

Je trouvai madame Bromirska belle encore pour son âge; elle n'avait perdu ni ses cheveux, toujours frisés avec art, ni ses dents sans défaut; il lui restait même une certaine fraîcheur à laquelle le fard contribuait sans doute, mais son visage avait pris avec l'âge une étrange expression de méfiance et de méchanceté.

Deux plis profonds allaient des coins de sa bouche au bas du menton, dessinant ce qu'on eût pu prendre de loin pour une sorte de moustache sarmate. Ses yeux brillaient comme le tranchant d'un couteau; en vérité, ils se plongeaient dans votre coeur ni plus ni moins que le glaive le mieux aiguisé pour disséquer ce coeur sans miséricorde; mais, ce qu'il y avait de plus remarquable en elle, c'était sa toilette. Je n'en avais jamais rencontré de pareille; évidemment elle portait, pour ménager ses robes neuves, des vieilleries du passé, des vieilleries d'apparat: une mantille de velours bleu qui laissait la ouate s'échapper aux coutures, une vieille robe rose d'où pendait un falbalas, décousu peut-être dans un bal par le pied de quelque cavalier maladroit, il y avait de cela vingt ans et plus. Sur sa tête était posé un fez turc, et la finesse de ses pieds se perdait dans de grosses pantoufles en feutre.

Je lui dis d'abord le chagrin que m'avait fait éprouver l'abatage de sa magnifique futaie, en cherchant à lui persuader que ce sacrifice était mal entendu, même au point de vue de l'économie.

Elle tira une longue bouffée de sa cigarette:

—Oh! répliqua-t-elle, je sais tout cela, mais je sais aussi que je ne vivrai point éternellement. Je veux donc jouir de mes biens tandis que je vis. Ce n'est pas l'abatage de ma futaie qui vous amène. En quoi puis-je vous être agréable?

Tirant de ma poche la feuille de papier où s'alignaient déjà plusieurs souscriptions, je me mis en frais de rhétorique.