—J'ai mon opinion sur ce point, répliqua la baronne. Vous ferez le signe de la croix si je vous la dis, car elle n'est ni chrétienne ni moderne, mais enfin c'est mon opinion. La misère sans adoucissement, sans espérance, sans secours, comme elle existe aujourd'hui, n'est qu'une conséquence de l'abolition de l'esclavage. Vous vous étonnez? C'est pourtant ainsi. Considérez la Russie, l'Amérique; vous ne pourrez me donner tort. Autrefois, le planteur soignait, protégeait son esclave; le serf, lui aussi, était fort bien traité par son seigneur; chez nous le noble vint en aide au paysan tant que celui-ci lui appartint; il l'aidait à rebâtir sa maison dévorée par le feu, il lui donnait du blé aux époques de disette. Que fait-il en sa faveur maintenant? Rien. Pour le pauvre, je le répète, l'esclavage est un bonheur, et jamais de cet esclavage on ne réussira, entendez-vous, à supprimer que les bienfaits; ses maux subsisteront, quoi qu'on fasse. De même que le peuple le plus fort et le plus riche soumet le plus faible et le plus pauvre, de même en est-il entre les individus. Chacun dispute à l'autre l'air, la lumière, la vie, comme font les arbres dans la forêt. Or, ne vaut-il pas mieux que le plus faible se rende, que le plus pauvre offre volontairement sa nuque au pied du riche? Les hommes grossièrement organisés, les hommes du peuple sont formés par la nature pour nous servir nous autres, qui sommes d'une constitution plus fine, plus délicate. Qu'ils travaillent afin que nous puissions vivre agréablement! C'est justice. Croyez-vous que les splendeurs du monde antique, qui excitent notre enthousiasme à un si haut degré, eussent été possibles sans l'esclavage? Chez nous, je parle du temps de la république polonaise, tout gentilhomme avait les mêmes priviléges qu'un citoyen libre de la Grèce et de Rome, et le paysan labourait pour lui afin qu'il pût se vouer sans réserve au bonheur de la patrie. Mais les idées philanthropiques ont gâté tout cela; quand il s'est trouvé des nobles pour pérorer sur les droits naturels et le contrat social... Bon! vous savez toutes ces choses mieux que moi, vous savez quelles révolutions ces philosophes bienfaisants ont provoquées, comment la Pologne a été déchirée, comment est née la Révolution française...
—Pardon encore, madame, hasardai-je, mais il me semble que la triple tyrannie de l'aristocratie, du clergé et des partisans de la cause polonaise a produit l'esclavage des paysans, la persécution des sectes dissidentes et des Petits-Russiens, la perte de la Pologne en un mot. Quant à la France...
—Je ne veux pas me disputer avec vous, interrompit la baronne; je n'ai prétendu dire que mon opinion. Je prête volontiers l'oreille, moi aussi, à celle d'un étranger, pourvu que la discussion n'entraîne ni contrainte ni violence. Cette façon de s'échauffer sur tout ne me plaît pas; elle ne me semble propre qu'à exciter du trouble et de l'agitation, tandis qu'un échange de pensées discret et mesuré peut contribuer à notre plaisir et à notre instruction. Finissons-en pour aujourd'hui. Si vous voulez venir quelquefois tenir compagnie à une vieille femme, vous ferez une bonne oeuvre. Que le Ciel vous bénisse!
Elle me baisa au front et me congédia de cette façon hautaine que les vieilles dames chez nous ont en commun avec les princes de l'Église et autres potentats.
Je regardai instinctivement la pendule. Elle marquait toujours onze heures et demie, Dieu sait depuis combien de jours!
IX
Depuis, j'allai souvent à Separowze. Mes amis s'en étonnaient, car, disaient-ils, qu'est-ce qui peut l'y attirer? La campagne n'est pas belle; il n'y a point de chasses, et les dîners de la baronne ne sont rien moins que succulents. C'était vrai, et pourtant je ne m'ennuyais jamais à la seigneurie. J'y avais découvert une collection d'originaux tels qu'il n'en existe plus peut-être nulle part ailleurs qu'en Gallicie. À elle seule, Warwara eût suffi sans doute à m'intéresser. Je pénétrais, pour ainsi dire, dans les coulisses de sa vie. Tandis que d'autres, ne la voyant qu'à l'église ou dans le monde, pouvaient se tromper sur son caractère, confondre le masque avec le visage, moi je la surprenais à ces heures inévitables où les nerfs se détendent, où l'esprit d'intrigue se repose, où la comédienne oublie son rôle, et ce déshabillé moral d'une femme prudente, astucieuse entre toutes, avait, je dois en convenir, le charme le plus piquant pour un observateur. Que de naïveté dans la proclamation incessante de son monstrueux égoïsme! Aussi avais-je renoncé à jamais la contredire.
Les moissons en seront-elles moins détruites si vous critiquez et condamnez la grêle? La foudre qui frappe un innocent sur le grand chemin l'épargnera-t-elle davantage parce que vous lui aurez reproché l'immoralité de son action? Non vraiment, on ne peut que constater le phénomène et en prendre note. J'agissais ainsi avec la baronne. Il y avait en elle un mélange bizarre d'impressions apparemment contradictoires: l'avidité de l'or, la volupté de la possession étaient comme paralysées par la crainte de jouir d'un trésor qu'elle idolâtrait sans oser y toucher. C'était une misérable vie en somme, sans lumière, sans couleur, sans joies, et pourtant la pensée que cette vie dût finir la faisait tressaillir d'angoisse. La terreur de la mort finit par briser ce roc. Warwara devint dévote, une fausse dévote s'entend. Elle priait, se confessait, brodait des ornements d'église, mais sans cesser pour cela de faire de l'usure et des spéculations. Quand elle veillait à ce que ses gens observassent toutes les abstinences, tous les jeûnes prescrits, son avarice fraternisait évidemment avec sa dévotion; elle ne dédaignait pas non plus la science, pourvu que celle-ci s'accordât avec ses principes d'économie. Aussi prit-elle parti tout à coup pour le système hygiénique qui prescrit l'usage exclusif des végétaux. Il fallait entendre là-dessus son valet de chambre Martschine. Retroussant ses manches et se léchant les lèvres:
—Elle nous donnait de l'herbe à manger, monsieur le bienfaiteur, rien que de l'herbe, comme aux boeufs (pour Martschine, tout légume, sauf la choucroute, était de l'herbe). Mais la révolution a éclaté à la fin! Je crois que, si elle ne nous avait pas donné d'autre viande, nous l'aurions mangée elle-même!
J'arrivai un jour à Separowze, avant le coucher du soleil, au moment où l'on trayait les vaches. De très-loin déjà, des chants harmonieux avaient frappé mon oreille, et, lorsque j'entrai dans la cour, je m'arrêtai pour mieux entendre s'élever en choeur une douzaine de voix justes et fraîches.