—Des rossignols, n'est-ce pas, que nos jeunes filles? dit Martschine en retroussant derechef ses manches de chemise. Madame a su qu'elles buvaient quelquefois du lait tout en trayant les vaches, de sorte que les pauvrettes ont reçu l'ordre de chanter sans interruption tant que la besogne dure; celle qui s'arrête est punie. Madame aime tant la musique que c'est pour elle le meilleur remède quand elle se sent nerveuse. Vous êtes peut-être nerveux aussi? ajouta Martschine en me jetant un regard si méfiant que je ne pus m'empêcher de rire. Eh bien! ici, nous sommes tous nerveux, acheva-t-il avec un gros soupir.
Warwara, comme tous les gens soupçonneux et âpres, était souvent volée; on se faisait une fête de déjouer quelque peu sa surveillance. Quand elle s'en apercevait, c'était un nouvel aiguillon pour sa misanthropie.
Je me rappelle qu'elle reçut une fois devant moi un de ses fermiers, petit homme maigre et noir dont les yeux de chat disparaissaient sous d'épais sourcils. Il toussa, fit un salut, joignit les mains, salua de nouveau et finit par soupirer bruyamment comme une locomotive qui laisse échapper la vapeur.
—Qu'est-il arrivé? dit la baronne, inquiète. Je t'ai prié déjà de ne pas souffler ainsi. Viens-tu m'annoncer quelque malheur?
—Ah! mon Dieu! s'écria le fermier d'un ton lamentable, quels temps que les nôtres! En fut il jamais de plus durs!...
—Tu veux t'excuser de ne pas payer ton fermage... tu cherches des prétextes.
—Des prétextes! Je n'en ai pas besoin. J'ai d'assez bonnes raisons! Il m'a été impossible de me procurer de l'argent, du moins tout l'argent que je vous dois...
—Comment?... Tu oses?...
—Oui, j'ose n'avoir pas le sou, répondit-il en s'enhardissant; il m'a fallu me saigner aux quatre membres pour vous apporter le peu que voici.
Et il jeta une liasse de billets de banque sur la table.