—Moi, parbleu! et je voudrais voir qu'on ma soutînt le contraire. Faire de pareilles bévues!... Triple sot! va!

—Voilà vos bons paysans, me dit Warwara. Il a les poches bourrées d'argent, et il prétend que les temps sont durs! Faut-il ménager de pareils fripons?

Elle n'avait pas besoin d'excuse pour ne point les ménager.

Un autre des fermiers avait le tort de lui porter sur les nerfs par son seul nom. Il est vrai que le pauvre homme se nommait Petschenischintschenko. Le nom était difficile à prononcer; se le rappeler seulement était une grosse affaire; aussi prétendait-elle qu'il s'en servait comme d'une sorte de cachette pour esquiver réclamations et poursuites.

—Si je veux lui envoyer Martschine ou l'huissier, je ne retrouve plus ce diable de nom et je suis obligée de recourir à la description:—Tu sais bien, ce grand paysan en sierak brun[1], avec un bonnet en toison d'agneau noir?—Beau signalement! Il y a aux environs cinq cents paysans de grande taille en sierak brun, et deux cent cinquante au moins en bonnet de peau d'agneau noir!

Note 1:[ (retour) ] L'habit des paysans petits-russiens.

La baronne finit cependant par saisir le pauvre Petschenischintschenko et par lui tirer lentement les plumes comme fait le vautour du moineau qu'il tient dans ses serres. Peu à peu, elle lui prit ses boeufs, ses chevaux, ses vaches, ses prés, ses champs et jusqu'à sa chaumière, sans se hâter et avec délices, comme s'il se fût agi de détacher l'une après l'autre les syllabes de ce nom interminable qu'elle n'avait jamais pu se résoudre à prononcer, jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un misérable monosyllabe, un rien tout sec, vêtu de guenilles, nu-pieds, et cherchant sa consolation dans l'eau-de-vie.

Un soir, en descendant le perron pour aller faire une promenade, nous nous trouvâmes face à face avec ce pauvre hère. La baronne, craignant peut-être quelque violence, fit mine de rentrer, mais il avait déjà saisi la manche de sa kazabaïka[2] et y appliquait ses lèvres, qui laissèrent une large tache sur le velours rouge:

—Ne te sauve pas, ma colombe, s'écria-t-il; réjouis-moi par ta vue, par tes discours qui coulent comme le miel!

Note 2:[ (retour) ] Vêtement de femme garni et doublé de fourrure.