—Ce n'est pas que je craigne! mais je ne peux pas... ce doit être nerveux. Je suis sûrement nerveux.

La baronne éclata de rire. Le lendemain, elle attendit, assise sur son fauteuil comme sur un trône, en robe de soie rouge, le compliment des gens de sa maison. Ils entrèrent en bon ordre, formèrent un demi-cercle, et Martschine, muni d'un énorme bouquet, s'avança, puis se prosternant, lui baisa la main, fit un pas en arrière, salua de nouveau, baisa pour la seconde fois la main de la baronne et finit par pousser, en la regardant, un profond soupir, toujours sans parler. Pendant quelques minutes, un silence inquiétant régna dans la chambre; enfin Warwara montra des yeux au pauvre Martschine le rayon de soleil qui entrait par la fenêtre. Comme il ne comprenait pas, elle lui souffla les premiers mots; mais Martschine, les yeux fixes, n'entendait rien que le bruit d'une grosse mer agitée, comme il le dit plus tard.

—Sois saluée, toi, soleil de nos jours! murmura de nouveau la baronne.

Il regarda le plafond, puis ses bottes, puis Warwara elle-même, entr'ouvrit les lèvres et continua de se taire. Exaspérée, la baronne se leva d'un saut et lui appliqua le plus vigoureux des soufflets, en criant à tue-tête:

—Sois saluée, toi, soleil de nos jours...

Aussitôt Martschine continua rapidement, avec la précision d'une machine:

—Noble dame, qui embellis notre existence...

Et il arriva heureusement au bout; mais son visage, pâle comme la mort sur une joue et violemment coloré sur l'autre, produisait un singulier effet.

Ce jour-là, par extraordinaire, il y eut festin à Separowze. Martschine, ayant avalé une assiettée de soupe, un plat de choux, une aune de boudin, la moitié d'un gros rôti de porc et une vingtaine de pirogui[3], tout en desserrant à plusieurs reprises la boucle de sa ceinture, se mit à gémir:

—Dieu m'a abandonné, je n'en puis plus... Non, je ne saurais manger davantage. Je suis décidément nerveux.