—C'est cela! vous comptez sur ma mort... Sortez... que je ne vous revoie jamais!

—J'obéis, répondit Zénobius avec déférence en marchant à reculons vers la porte, mais vous ne pouvez m'empêcher de prendre mes précautions. Voyons, combien d'années vous reste-t-il encore à vivre?... Avec votre constitution...

—Arrête, bourreau, interrompit Warwara en se bouchant les oreilles et tressaillant de tout son corps; arrête! ne prononce pas ce chiffre horrible! Je sais trop que je mourrai un jour; mais, si tu prends une assurance sur ma vie, je ne verrai pas la fin de l'année, j'en suis certaine. J'aime encore mieux te donner asile; mais, au nom de Dieu, ne parle plus de ma mort ni de ma constitution.

Zénobius s'empressa de lui baiser la main. Son bagage fut vite transporté à la seigneurie; il tenait tout entier dans un vieux mouchoir. En cinq minutes, il eut pris possession du réduit qui lui était assigné au rez-de-chaussée, suspendit un petit crucifix et le portrait de sa mère au-dessus de son lit, glissa un exemplaire usé de Faust sous son oreiller, puis, assis sur un escabeau, les deux mains appuyées sur ses genoux, il sourit et respira profondément. La misère était conjurée.

Au premier dîner, il se brûla bien un peu les lèvres, tant il avait hâte d'apaiser les déchirements de son estomac vide; mais, cette faim féroce une fois satisfaite, Zénobius reprit les manières polies dont il avait eu l'habitude. On eût dit que chez lui le gentilhomme se réveillait d'un profond sommeil. En même temps, il se rendait utile de tout son pouvoir, et naturellement la baronne abusait de cette bonne volonté toujours alerte, toujours souriante. Si, vaincue par une superstitieuse terreur, elle lui avait donné asile, ce n'était pas pour le laisser ensuite manger son pain dans l'oisiveté. Elle l'envoyait donc aux champs, au marché vendre le blé, surveiller les coupes de bois, vaquer aux soins de la basse-cour et du jardin; Zénobius recollait les meubles cassés, mettait les pantoufles à sa tante, jouait au piquet toute la journée sans autre enjeu que des fèves. De temps à autre, il se dédommageait de cette sujétion par quelque espièglerie.

Je me rappelle avoir assisté à l'une des meilleures. J'avais été invité à dîner chez la baronne avec un prêtre grec du voisinage et la famille de ce dernier. Au milieu de la table se trouvait une grande tarte magnifiquement garnie qui datait, je crois, des noces de Warwara, et qui toujours était reportée intacte au garde-manger. Quelle fut l'émotion de notre hôtesse en voyant Zénobius offrir galamment de la tarte à Cléopha, la fille aînée du prêtre? Saisissant un grand couteau, il porta au précieux objet de parade un coup si vigoureux que l'un des morceaux alla frapper au front, comme une pierre, le digne prêtre effrayé. Plus tard, celui-ci en rit avec nous, car il était impossible d'être d'humeur plus débonnaire qu'Athanase Kmietowitch. Le neveu de la baronne s'était attaché à lui d'une affection sincère, peut-être parce qu'il était le père de la belle Cléopha.

Chaque fois que j'avais rendu visite à la seigneurie, Zénobius me prenait par le bras pour m'entraîner au presbytère. C'était une humble demeure; nos paroissiens de la Petite-Russie ne sont pas riches. On eût dit un nid d'hirondelles collé à la vieille église, et comme dans un nid d'hirondelles, en effet, jeunes et vieux, étroitement serrés les uns contre les autres, gazouillaient gaiement du matin au soir. Le prêtre disait sa messe, préparait son sermon du dimanche, faisait tout tranquillement ses baptêmes, ses mariages, enterrait ses morts, et pour le reste abandonnait le monde au sage gouvernement de la Providence, sans se soucier de la politique ni d'aucune des questions brûlantes qui troublent la digestion des gens moins bien avisés.

Athanase Kmietowitch n'était qu'un paysan, mais un paysan lettré, qui, en revenant des champs, copiait d'une belle écriture des livres qu'il était trop pauvre pour acheter et se tenait ainsi au courant de toutes les découvertes de la science, de tous les progrès de la philosophie. Très-simple, indifférent aux grandeurs, aux richesses, il ne vénérait, après Dieu, que deux choses: la science et sa femme. Madame Sophronia Kmietowitch était adorée, choyée sans cesse, comme l'est seule une femme de prêtre grec. Celui-ci, en effet, ne peut se marier qu'avant d'être définitivement consacré au Seigneur, et, s'il devient veuf, les ordres qu'il a reçus lui défendent de convoler en secondes noces. Aussi quelle terreur a-t-il de perdre la mère de ses enfants! Il suffisait que madame Sophronia dît: «Si tu me contraries, je vais maigrir...» pour qu'il exécutât toutes ses volontés. Pourtant madame Sophronia aurait pu perdre sans inconvénient une partie de son embonpoint vraiment turc. Compatriote de cette autre fille de curé petit-russien, Anastasie Lyssowsky de Rohaty, en Gallicie, laquelle, sous le nom de Roxelane, gouverna tout l'empire ottoman, elle avait ce même petit nez retroussé qui fit de Soliman le Grand l'esclave de son esclave, ce petit nez mutin qui trahit tant de caprice, de force et de passion réunis.

Cette femme de quarante ans, magnifiquement épanouie, et les quatre enfants qui l'entouraient, ne faisaient pas mentir le proverbe qui veut que la beauté soit l'apanage de toutes les familles de prêtres grecs en Gallicie. Je m'aperçus bientôt que l'une des jeunes filles, Cléopha, une grande blonde au teint blanc et lisse comme l'hermine, et aux yeux couleur de violette dont le regard vous ouvrait tout un monde naïf et poétique comme celui de nos contes populaires, était l'objet des attentions respectueuses, mais incessantes, du brave Zénobius. C'était pour la voir qu'il m'entraînait au presbytère, n'osant plus y retourner tout seul, dans la crainte que la sollicitude maternelle de madame Sophronia ne s'alarmât.

XII