Trois jours plus tard, les circonstances météorologiques deviennent enfin favorables, et, le 5 mai, à 10 heures, le Norge part pour Vadsö. Le vent qui souffle droit debout « force », à mesure que la journée avance ; d’où une perte marquée de vitesse. Plus tard, heureusement, la situation changea à notre avantage. En quittant Gatchina, nous survolons Léningrad ; nous pouvons alors nous rendre compte de l’étendue de la ville comme de la largeur de ses principales artères. Passant ensuite au-dessus du Ladoga, nous faisons route d’abord au nord-est jusqu’à l’Onéga, ensuite au nord, vers la mer Blanche, en suivant la ligne ferrée de Mourmansk. Toute cette partie de la Russie n’est qu’une immense forêt trouée de lacs et de marais.
Dans cette région, des grains nous assaillent ; tantôt le Norge se trouve projeté en l’air, tantôt, au contraire, un instant après, il tombe brusquement, bref un tangage extravagant ; néanmoins personne n’éprouve le « mal de mer ».
La nuit est très froide ; impossible de fermer l’œil pendant un seul instant. Les peaux de moutons achetées à Léningrad ne nous offrent qu’une protection insuffisante.
Le 6 mai, à 4 heures, passé au-dessus de Kirkenes, centre industriel créé à l’embouchure du Pasvik, le fleuve issu du grand lac Enara qui marque la frontière entre la Norvège et la Finlande.
Après avoir décrit plusieurs cercles au-dessus de Vadsö, nous nous amarrons au mât, à 5 h. 30. Malgré l’heure matinale, la ville entière est sur pied et nous ménage un accueil chaleureux. Toute la nuit, les dames de Vadsö l’ont passée à nous préparer un bon déjeuner et des chambres. Grâces leur soient rendues ! Après avoir grelotté pendant des heures, quel bien-être nous procurent les tasses de café bouillant que ces aimables femmes nous offrent et les friandises dont elles nous régalent. Bien à regret nous devons décliner l’offre attrayante des bons lits préparés à notre intention ; après quelques heures de sommeil, peut-être ne pourrait-on plus ensuite nous réveiller, tant nous sommes fatigués ; de plus nous avons terriblement à travailler.
Cylindres d’essence hissés au sommet du mât d’amarrage de la baie du Roi. Spitsberg.
Les pronostics météorologiques annoncent le beau temps ; il faut donc en profiter. A 15 heures, le Norge se remet en route. En quittant Vadsö, nous suivons la côte septentrionale de Norvège vers l’ouest, ensuite piquons droit au nord, sur l’île aux Ours. Le ciel est resplendissant, mais la température froide. Dans la soirée une buée se forme au-dessus de la mer, noyant les lointains. Cette brume légère permettra-t-elle de prendre des relèvements sur l’île aux Ours ? Le navigateur est inquiet à cet égard ; s’il n’aperçoit pas cette île, son estime sera entachée d’erreur. Le ciel eût-il été clair, de l’altitude de 300 mètres à laquelle nous naviguons, nous aurions pu avoir la terre en vue pendant tout le voyage. Lorsque la côte de Norvège aurait disparu de notre horizon, l’île aux Ours serait devenue visible, et quand celle-ci aurait à son tour disparu, nous aurions aperçu devant nous le cap Sud du Spitsberg. Malheureusement, il n’en est pas ainsi ; la brume nous permet seulement d’entrevoir quelques instants l’île aux Ours. Cette courte vision nous suffit toutefois pour fixer notre position. De là, la route est mise sur le cap Sud.
Depuis le départ, nous nous réjouissions à la pensée de montrer le soleil de minuit à nos amis italiens. Le ciel favorisa nos espoirs. Au delà de l’île la brume devient plus légère et à minuit un soleil resplendissant sort des nuages. La grandeur étrange du spectacle fait une vive impression sur nos camarades.
… Le Norge poursuit sa course à bonne vitesse vers le nord. De temps à autre, la buée épaissit et éteint la lumière ; puis par instants, une éclaircie se fait et un jour étincelant nous éblouit ; nous passons par des alternatives d’ombre et de clarté d’un curieux effet.