A 2 heures, le 7 mai, la pointe méridionale du Spitsberg est en vue dans un magnifique éclairage. Rien que des montagnes couvertes de neige de la base au sommet ; un monde lunaire, semble-t-il. Nous voici dans le domaine du rêve et de la légende. Dans notre enfance nous nous représentions en imagination des pays tout blancs ; ce songe devient aujourd’hui une réalité, et, cette réalité ne nous apporte aucune déception.

Nous élongeons la terre par temps variable. Avant le départ, des augures nous ont prédit les pires calamités du fait de l’accumulation de la neige sur l’enveloppe du ballon. A hauteur de l’île du Prince-Charles un grain nous apporte la preuve expérimentale de l’inanité de cette prédiction. La neige qui accompagne cette rafale glisse sur l’enveloppe, et nulle part n’y demeure adhérente.

Dans la matinée, peu à peu le vrombissement des moteurs s’atténue, puis cesse complètement. Nous nous regardons anxieusement. Que se passe-t-il ? Une panne affecte-t-elle les trois groupes ? Par suite d’un échauffement, celui de bâbord était déjà hors de service avant le départ de Vadsö ; si les deux autres ne fonctionnent plus, l’accident est grave et ses conséquences peuvent être déplorables. Nous prêtons une oreille attentive. Non, tous les moteurs ne sont pas arrêtés ; celui de l’arrière continue à marcher. C’est donc celui de tribord qui est avarié. La culasse d’un cylindre a sauté, nous annonce-t-on, mais dans une heure, elle sera remplacée. En effet, ce laps de temps écoulé, nous remettons en marche. Cet arrêt amenant une réduction considérable de vitesse aurait pu déterminer une descente forcée ; heureusement, le Norge se maintint en l’air. Cette réparation fait le plus grand honneur à nos mécaniciens. Les pièces brûlantes du moteur avarié, ils les emportèrent, enveloppées de vieux chiffons, dans le couloir de quille pour les remettre en état, et cela en passant par le passage vertigineux décrit plus haut. Escalader cette échelle de meunier suspendue dans le vide, en tenant une masse pesante, d’un maniement difficile en raison de la chaleur qu’elle dégage, constitue un véritable tour de force. Ajoutez à cela qu’un froid intense augmentait les dangers de cette ascension. Pendant que les mécaniciens travaillent, nous nous attendons à être contraints d’atterrir sur la banquise. La perspective n’est pas réjouissante. Les vivres n’abondent pas précisément à bord ; heureusement, lors de notre séjour à Gatchina, les Russes, dans le désir de nous servir, nous ont donné deux fusils et des cartouches ; donc, si nous débarquons, nous essaierons de suppléer par la chasse aux lacunes de notre garde-manger. Nous n’en arrivâmes pas là. Bientôt le moteur est réparé et le Norge reprend sa marche.

Près de la côte, nous apercevons pour la première fois des glaces flottantes. Quelle solidité elles possèdent, nous en faisons l’expérience. Au large de l’île du Prince-Charles, tandis que nous prenions nos dispositions pour atterrir, nous jetâmes plusieurs sacs de lest. Ces sacs, remplis de sable, du poids de 20 kilogrammes, furent lancés d’une hauteur de 300 mètres. Or, lorsqu’ils tombaient sur un glaçon, la percussion laissait le bloc intact.

… Le cap Mitra, le promontoire à l’entrée nord de la baie du Roi apparaît. Le terme du voyage est donc proche. Arrondissant la pointe septentrionale de l’île du Prince-Charles, nous entrons dans le fjord. Voici Ny Aalesund, puis, derrière le village, le hangar. Au milieu des glaçons en dérive dans la baie, deux grosses baleines blanches (Delphinapterus leucas Pallas) s’ébattent. Quelques instants plus tard, nous sommes au-dessus du terrain d’atterrissage où les hommes de manœuvre ont pris position. Plus loin s’élève le mât d’amarrage ; nous n’en aurons pas besoin ; aujourd’hui, calme plat ; le ballon pourra donc se poser sur le sol et entrer ensuite dans le hangar sans crainte d’accident.

Le guide-rope est lancé et immédiatement saisi. Le Norge est alors halé à terre, et, à 7 heures, remisé dans le hangar. Depuis quarante-quatre heures nous sommes en route ; pendant cette longue étape, pas une minute de sommeil ; nous sommes éreintés. Notre aéronef est arrivé au seuil du monde arctique. La première partie du voyage, la plus longue de toutes, se trouve heureusement terminée ; il reste maintenant à accomplir la plus périlleuse.

A Ny Aalesund ma collaboration à l’expédition prend fin. J’avais abandonné tout espoir de participer au raid à travers le bassin polaire, lorsque dans la nuit du 9 au 10 mai, une heure avant l’appareillage, Riiser-Larsen entre en coup de vent dans ma chambre.

— Prépare-toi sans perdre un instant, me dit-il. Peut-être pourras-tu venir avec nous ? La décision n’est pas encore certaine, mais tu as une chance.

En quelques minutes, mon paquetage est terminé et je vais rejoindre les camarades réunis dans la salle à manger. Bientôt après, on annonce que le départ est remis en raison d’une brise légère qui vient de se lever brusquement.

Cette risée a soufflé sur ma dernière espérance.