Le lendemain, à 1 h. 55, un formidable vrombissement au-dessus de notre habitation nous réveille. En un clin d’œil, nous sommes à bas du lit. Le Joséphine-Ford prend l’air, en route pour le Pôle Nord.

« Quelle déception la victoire de l’aviateur américain a dû vous causer ! » nous a-t-on répété maintes et maintes fois. Aucunement ; loin de désirer sa défaite, nous avons fait, au contraire, des vœux pour son succès. Quand nous prîmes congé de notre confrère avant son envol, c’est de tout cœur et sans aucune arrière-pensée que nous lui exprimâmes nos souhaits pour la complète réussite de son audacieuse entreprise.

Au moment du départ de Byrd, le temps est superbe ; un soleil éblouissant luit dans un ciel pur ; pas un souffle de vent. Lorsque nous rentrons dans notre habitation, après avoir vu filer l’avion américain vers le nord, nous apercevons notre photographe Berge se faufilant le long des maisons comme un voleur surpris la nuit dans l’accomplissement de quelque mauvais coup. Il tient son appareil tout monté ; à son sourire de satisfaction, nous comprenons qu’il s’est aventuré en terrain interdit et que sa fugue a été fructueuse. Un collaborateur de premier ordre, ce Berge ; travailleur comme pas un et aimant amoureusement son métier. Lorsqu’il découvre un paysage pittoresque ou une scène intéressante, il n’épargne ni son temps, ni sa peine afin d’obtenir une photographie artistique ; il risquerait sa vie pour prendre un cliché. L’an dernier, un jour qu’une tourmente de neige faisait rage et que le thermomètre marquait 20° sous zéro, quel ne fut pas notre étonnement de rencontrer Berge avec son appareil à la main. Par un pareil temps, que diable peut-il bien faire dehors ? « Je photographie le blizzard », nous répondit-il.

De pareilles gens vont loin et peuvent vaincre toutes les difficultés.

Dans la journée, pendant que nous vaquons à nos travaux, à chaque instant, nous nous arrêtons pour examiner le ciel ; tous nous avons la même préoccupation. Qu’advient-il de Byrd ?

L’aviateur américain n’a emmené qu’un seul compagnon, Bennett, un pilote de premier ordre, qu’il a chargé de la conduite de l’avion, tandis que lui remplira les fonctions d’observateur. Une pareille entreprise est singulièrement aléatoire, nous le savons mieux que personne à la suite de notre vol de l’été passé jusqu’au 88° de latitude. Aussi le sort des deux explorateurs nous préoccupe. S’ils ne reviennent pas, nous irons à leur recherche avec le Norge ; nous devrons alors abandonner notre projet de traversée du bassin. Une raison de plus, pour que nous désirions le succès de notre confrère.

A 17 heures, nous nous mettions à table pour dîner, quand un ouvrier italien entre en trombe dans la salle à manger : « On entend le bruit d’un moteur, nous crie-t-il. » Nous nous précipitons au dehors, aucun doute n’est possible. Un avion approche ; bientôt, en effet, le Fokker américain est en vue dans le nord, au-dessus des montagnes. Nous n’avons pas une minute à perdre si nous voulons arriver à temps sur le terrain d’atterrissage pour souhaiter à ces deux héros la chaleureuse bienvenue qu’ils méritent. D’ici à leur champ d’aviation, il y a loin et l’épaisse couche de neige qui recouvre encore le sol empêche de courir. Mais l’enthousiasme nous donne des ailes, et, avant l’avion, nous atteignons l’endroit où il va descendre. Le Fokker vole maintenant très bas afin de prendre terre. La présence de nombreux groupes accourus pour témoigner à Byrd et à Bennett leur admiration rend cette manœuvre délicate. Les aviateurs ont beau faire signe aux curieux de dégager la piste, ils ne bougent pas, et, avant de pouvoir se poser, l’appareil américain doit décrire un nouveau cercle.

Le déblayage de la voie ferrée à Ny-Aalesund. Spitsberg.

Après avoir aidé les audacieux aviateurs à sortir de la carlingue, nous nous jetons dans leurs bras, tandis que tous les assistants poussent de joyeux hurrahs. Pas un de nous ne leur demande s’ils ont atteint le Pôle. Étant donné la longueur de leur absence, leur victoire est certaine. Après seize heures de vol, nos amis n’ont qu’un désir : celui de dormir le plus tôt possible. Donc nous ne leur posons aucune question. Les soutenant sous les bras, nous les accompagnons au rivage où des embarcations les attendent.