… Après avoir manœuvré pendant une demi-heure, le Hobby sort de la glace. Maintenant la mer est complètement dégagée ; nous faisons alors route dans l’Est ; d’horizon en horizon, toujours de l’eau libre.
A la fin de l’après-midi, une longue raie blanche apparaît par l’avant. Est-ce le rebord de la banquise polaire ? Non, ce sont simplement des trains de glace épars. Nous les traversons sans difficultés, et, le soir, arrivons près des Sept-Iles. Ainsi, dès le début de juin, nous atteignons les terres les plus septentrionales du Spitzberg, alors que, habituellement, elles ne sont accessibles qu’à une date très avancée de l’été, et, que, certaines années, elles demeurent même hors d’atteinte derrière un rempart infranchissable de glaces. L’an passé, à la fin de ce même mois, les navires trouvaient la route barrée à 100 kilomètres plus au sud ! D’un été à l’autre, la limite des glaces dans l’océan Arctique subit des déplacements considérables sous l’influence de divers phénomènes.
A minuit, le Hobby mouille par le 80° 45′ de latitude nord, sous le 18° 15′ de longitude est, à 50 mètres de la banquise qui s’étend à perte de vue dans le nord et dans l’est.
7 juin. — Un beau soleil clair. Nous nous chauffons à ses rayons sur le pont. Du nid de corbeau[42], le capitaine explore à la longue-vue les Sept-Iles. Il n’y découvre nul indice du passage des aviateurs ; en revanche, il aperçoit près de la côte une troupe de phoques barbus en train de prendre un bain de soleil sur la glace. Immédiatement une embarcation est armée pour essayer d’en abattre quelques-uns. L’expédition est couronnée de succès : elle ramène les dépouilles de quatre de ces mammifères marins.
[42] Voir plus haut, [page 112].
« Attrape, voici des beefsteaks pour le souper », crie un des chasseurs au cuisinier, en lui tendant d’énormes quartiers de phoque.
8 juin. — Nous serrons vers l’ouest la lisière de la banquise à une distance de 50 à 100 mètres. Toujours aucune trace des aviateurs. Rentrés à Port-Virgo.
Le soir, grande discussion au sujet de la région où les recherches devront porter de préférence. De l’avis des pratiques du Spitzberg, si Amundsen bat en retraite vers cet archipel, c’est à la terre du Nord-Est que l’on a les plus grandes chances de le retrouver, notamment entre le revers oriental des Sept-Iles et le cap Nord. En règle générale, la lisière de la banquise polaire devant la côte septentrionale du Spitzberg, est toujours très accidentée ; à la suite des chocs et des pressions qu’ils subissent, soit du fait du voisinage de la terre, soit des courants et des vents, les glaçons riverains de la mer libre s’empilent les uns par-dessus les autres en formant des séries de crêtes hautes d’une dizaine de mètres. Or, entre la côte est des Sept-Iles et le cap Nord, d’après les observations faites par le Hobby, cette zone tourmentée, d’un parcours extrêmement laborieux, est peu étendue ; en second lieu, la nappe d’eau libre séparant la banquise de la terre du Nord-Est ne dépasse pas un diamètre de quelques milles. Il y a là une sorte de pont entre le grand pack polaire et le Spitzberg. Au contraire, à l’ouest des Sept-Iles, la zone accidentée, à la limite de cette même banquise, est notablement plus large, au moins 15 kilomètres, et, selon toute apparence, le devient davantage plus loin ; en même temps, dans la même direction, l’eau libre isolant la glace de la terre forme un véritable bras de mer, large de 100 kilomètres environ. Jamais dans leurs canots pliants les explorateurs ne pourraient accomplir une pareille traversée. Un homme aussi avisé et aussi prudent qu’Amundsen ne s’engagera d’ailleurs pas dans une pareille entreprise, vouée d’avance au naufrage.
9 juin. — Nous mouillons à Port-Virgo. Dans la hutte voisine du rivage, trouvé une note du Capitaine Hagerup et copie d’un télégramme de la Société norvégienne aérienne. Pour surveiller le retour des aviateurs et leur prêter assistance, des patrouilles d’avions seront prochainement constituées au Spitzberg, sur les deux côtes du Groenland et au cap Columbia. Deux appareils vont partir pour le Spitzberg ; le Dr Charcot, avec le concours du capitaine Isachsen, conduira les recherches sur la côte orientale du Groenland, les Américains s’installeront au cap Columbia. Le commandant Hagerup prescrit au Hobby d’exécuter une nouvelle reconnaissance, puis de rallier Port-Virgo le 16 juin. Si, à cette date, le Farm n’est pas revenu à ce mouillage, le Hobby rentrera à la baie du Roi.
Au cours de cette seconde patrouille, le navire s’avança à travers la banquise, au nord des Sept-Iles, jusqu’à 81° de latitude, sans, naturellement, rencontrer les explorateurs. Le 15, à 16 heures, il rentrait à Port-Virgo, et le lendemain, conformément à ses instructions, revenait à Ny Aalesund.