V
COMMENT MYRTIL VIT LE PETIT CASTEL DE CIRE ET LES ADMIRABLES CHANGEMENTS QUI S'ÉTAIENT FAITS DANS LA NATURE DU JARDIN
Il est clair qu'un si grand concours
De peuples en tel équipage
Ne se meut point sans grand tapage.
Donc, par les chemins les plus courts,
Tous les courriers de la frontière
Revenaient en hâte, annonçant
A Rose qu'un Roi tout Puissant
Avait conquis la terre entière
Et n'avait plus qu'à conquérir
Ce seul royaume, en telle sorte
Que son armée était si forte,
Qu'il entrerait sans coup férir.
Rose ouït ce préliminaire
Comme Reine, sans s'émouvoir,
Ayant hérité du pouvoir
De son père mort centenaire,
(On vivait très vieux en ce temps).
Mais l'on s'étonnait que la Reine
Demeurât d'humeur si sereine
Devant ces périls éclatants.
Or, sans vous creuser la cervelle.
Vous avez deviné comment
Rose ne s'émut nullement
En entendant cette nouvelle,
Car vous pouvez vous figurer
Que quelque Abeille avant-coureuse
Avait dit à notre amoureuse
Plus que de quoi la rassurer.
La Mouche-Fée, à son oreille,
Comme une clochette d'or fin,
Sonna si doucement, qu'enfin
Rose n'eut joie autre ou pareille.
Comme moi, vous pouvez déjà
Conclure de cette arrivée
Que, dès que l'aube fut levée
Dans le ciel et se propagea,
Myrtil avait quitté sa tente,
Et précédé du bel Essaim
Qui le servait en son dessein,
Poursuivait sa course constante,
Et cela de telle façon,
Que Myrtil, comme je vais dire,
Vit le Petit Castel de cire
Dont notre Essaim fut le maçon.
Toutes choses étaient changées
Sinon de lieu, du moins de fait:
Les mêmes lilas, en effet,
Et les buis en belles rangées,
Avec l'âge étaient devenus
Si grands, si grands, que les grands chênes,
Que l'on voit aux forêts prochaines,
N'étaient que brins d'herbe menus,
Et que les reines marguerites,
Ainsi que les jeunes rosiers,
Abeilles, où vous vous posiez,
Sans rien perdre de leurs mérites,
Etaient en telle floraison,
Qu'en une rose, n'en déplaise,
Rose aurait dormi mieux à l'aise
Qu'en son lit, par comparaison.
Et l'odeur fraîche et pénétrante
De tant de parfums, dit l'auteur,
Avait fait une eau de senteur
De l'onde unie et transparente
Du lac, qui s'était tant porté
Hors de ses bornes naturelles,
Que ses eaux pouvaient bien entre elles
Couvrir notre monde habité.
Car toutes choses, au contraire
De s'enlaidir, avaient été
Vieillissant en telle beauté
Qu'il est malaisé de pourtraire
Les admirables changements
Qui s'étaient faits dans la nature
Du jardin qu'avaient, en peinture,
Montré deux songes si charmants.
VI
COMMENT LES COLOMBES BLANCHES ACCOMPAGNÈRENT ROSE-ROSE JUSQU'AU CASTEL DE CIRE ET COMMENT MYRTIL L'Y REJOIGNIT.
Si la blancheur est un des signes
De la vieillesse, je dirai
Que les Biches au poil doré,
Les Tourtereaux bleus et les Cygnes
Plus noirs alors que les corbeaux,
Si j'en crois l'auteur que je cite,
Etaient en ce merveilleux site
Si blancs de vieillesse et si beaux,
Que de race en race engendrée
Jusqu'à leurs derniers rejetons,
Aux pays que nous habitons
Leur blancheur en est demeurée.
C'est seulement depuis ce temps
Que nous voyons le blanc plumage
Des colombes au doux ramage,
Biches blanches et merles blancs.
Quoi qu'il soit de cette origine,
Vous eussiez vu là ce matin
Les belles brouteuses de thym,
Plus blanches que l'on n'imagine.
S'arrêter de brouter pour voir
Passer la blanche fiancée
Grave et dès longtemps exercée
Au long amour de son devoir:
Tandis que la troupe fidèle
Des colombes allait volant
Jusqu'au Castel, et s'emmélant
Par couple léger autour d'elle.
Car les colombes, par milliers,
Que ce bel amour intéresse,
Escortaient leur bonne maîtresse
A ses rendez-vous journaliers.
Vous dirai-je encor davantage?
Si d'une part les verts ormeaux
Et les cèdres aux noirs rameaux,
A mesure de leur grand âge,
Avaient poussé leur front serein
Et leur taille extraordinaire
Bien haut au dessus du tonnerre,
D'autre part, l'effort souterrain
De leurs racines biscornues,
Travaillant la colline, avait
Fait que le Castel se trouvait
Comme un temple parmi les nues.
Et ce n'était plus comme avant
Colline humble, pente et mi-côte,
Mais pic d'azur, montagne haute
Où ne peut atteindre le vent.
L'accès au Prince en fut facile,
Soit qu'alors un char enchanté
Ou quelque autre engin l'ait porté
Auprès de Rose en cet asile
D'amour, de gloire et de repos,
D'où l'on voyait par les vallées
Dix mille villes assemblées,
Comme en leurs parcs, de blancs troupeaux,
Les mers et les eaux miroitantes,
Et les moissons et les forêts,
Et sur cent mille arpents, auprès
Du lac profond, cent mille tentes!