VII

COMMENT ROSE ACCUEILLIT MYRTIL ET DU DISCOURS QU'ELLE LUI TINT

Myrtil s'avançait au milieu
Des Colombes, parmi les nues,
Et des Abeilles revenues
De leur voyage en ce haut lieu,
D'où Rose eut le monde en offrande.
Mais cette fois le Conquérant,
Au monde même indifférent,
Trouve enfin que la terre est grande
Assez, puisqu'il a retrouvé
Rose-Rose et son doux sourire,
Et, tel que je l'ai pu décrire,
Le Castel qu'il avait rêvé.
Et comme il déposait son glaive
En s'agenouillant sur le seuil,
Rose s'en vient lui faire accueil
De ses deux bras et le relève:

—«Heureux le jour où je te vois,
Myrtil, heureuses les années
Qui rassemblent nos destinées!»
Dit-elle. Et le son de sa voix,
Limpide comme une fontaine,
Est frais comme les belles eaux
Où viennent boire les oiseaux
Après une course lointaine.
«Heureux le songe où je t'ai vu!
Et vous, compagnes dévouées
De son retour, soyez louées,
Abeilles, pour avoir pourvu
De tant d'honneur son beau courage,
Et pour me l'avoir ramené
Aux lieux où notre amour est né,
Dans le premier temps de notre âge.
Cher époux, tu m'es donc rendu,
Mais je n'eus que joie à t'attendre,
Puisque je t'ai d'un coeur plus tendre,
En toute assurance, attendu:
Et cette assurance était telle
Et me faisait vivre si fort
Que j'eusse attendu sans effort
Jusqu'à devenir immortelle!
Non, non, les ans n'ont apporté
A notre amour aucun dommage,
Amour a toujours le même âge,
Et t'ai-je seulement quitté!
Car, malgré les longues années,
Tu vois que sur mon front les fleurs
Dont nos noms portent les couleurs,
Ne sont point seulement fanées.
Viens, Myrtil, donne-moi la main.
Et bien que ta vertu connaisse
L'arche d'amour et de jeunesse,
Je veux te montrer le chemin,
Et comment en notre demeure
Pour nous un même trône est prêt
Où j'avais dit qu'on me verrait
Venir jusqu'au jour que je meure!»

Et sur leur trône radieux
Ils furent, comme deux statues
Augustes et de blanc vêtues,
Comme on imagine les dieux
Auprès des déesses insignes:
Et leurs cheveux en s'argentant
Etaient devenus blancs autant
Que les colombes et les cygnes:
Car, puisqu'il faut vous dire tout
En un mot, sachez, je vous prie,
(Bien qu'un miracle de féerie
Eût été bien mieux de mon goût)
Que l'âge en cette conjoncture
Avait de même, parait-il,
Rendu Rose-Rose et Myrtil
Aussi vieux qu'était la nature.
Oh! que s'il m'eût été permis,
Ainsi qu'aux poètes antiques.
De créer des dieux authentiques,
Je les eusse en un temple mis
Parmi les plus touchants exemples
D'amour et de fidélité,
Chacun contre l'autre accoté,
Sous un dais de pourpre aux plis amples,
Tels quels avec leurs blancs habits
Ainsi qu'avec les myrtes pâles
Changés soudain en fleurs d'opales
Parmi des roses de rubis:
Car en même temps leurs prunelles
Et leur sourire, en vérité,
Avaient pris l'immobilité
Qui n'est qu'aux choses éternelles!

De cela, vous ne doutez pas,
Comme il apparaît, ce me semble,
Qu'ils étaient réunis ensemble
Et passés de vie à trépas,
Dans le petit Castel de cire
Qui devint ainsi leur tombeau:
Et leur sort m'a paru si beau,
Qu'il m'a plu de vous le décrire.

VIII

COMMENT LES ABEILLES CHANTÈRENT, CE QUE L'AUTEUR EXPOSE EN MANIÈRE DE CONCLUSION

Le vieux conte que j'ai suivi,
Dit encore, entre autres merveilles,
Que sur ce les bonnes Abeilles,
S'empressant toutes à l'envi,
De miel et de cire embaumée
Vinrent murer le monument
Où notre glorieux amant
Dormait avec sa bien-aimée;
Et que notre Essaim tout autour
De cette belle sépulture,
Dont il avait clos l'ouverture,
Forma jusqu'au déclin du jour
Des chants faits de si doux bruits d'ailes,
Qu'il était plus croyable encor
Qu'il célébrât les noces d'or
Des Epoux à jamais fidèles.

LES DEUX TALISMANS