Naïf amour par pudeur s'enhardit:
Le Fils du Roi baissa les yeux par contre;
Chacun s'en fut méditant la rencontre:
—Tous deux s'aimaient et ne s'étaient rien dit.

II

COMMENT UNE MAITRESSE-FÉE CONDAMNA SAUGE-FLEURIE

Or tout se sait: une Maîtresse-Fée
Fit donc venir Sauge à son tribunal.
Vêtue ainsi que l'oiseau cardinal,
La Vieille était d'aspics ébouriffée:
Elle était vieille, et par cela j'entends
Que de jeunesse elle était ennemie.
—On le va voir:—«Je veux, Sauge, ma mie,
«Te corriger, s'il en est encor temps,»
Lui dit la Vieille aigrement. «Sans mon zèle,
Vous nous l'alliez donner belle à ravir
Et par ma foi vous nous alliez servir
Un joli plat d'amour, Mademoiselle.
Passe un beau Sire et, sans plus de façons,
Voilà mes gens amoureux face à face!
Pardieu! plutôt que la chose se fasse
Je ferai pendre ici dix beaux garçons.»
Et ce disant en parut si méchante
Qu'elle eût fait peur même au Roi Très Chrétien
Par sa beauté, sa grâce et son maintien,
Sauge-Fleurie était pourtant touchante.
Mais rien ne fait contre haine et pouvoir.
—«Il faudra bien que ton beau bec réponde,
Car, sans chanter, il n'est poule qui ponde,
Sauge ma mie—et je te vais pourvoir!»

Je vous dirai, sans tarder davantage,
Si votre coeur s'intéresse à son sort,
Qu'aimer un homme était un cas de mort
Pour Sauge, esprit n'ayant chair en partage:
Ce que prouva la Vieille en un latin
Qui dépassait l'intellect en puissance,
Et distingua des cas de quintessence
A dérouter Sauge et l'abbé Cotin.

Sauge, pourtant, demeurait bouche close
Et de cela ne voulait seulement
Qu'aimer le Prince et mourir en l'aimant
Comme disait la Vieille avec sa glose.
Sans moi déjà vous avez pu songer
Qu'en cette affaire ayant la loi formelle
Et des aveux, notre juge femelle
Condamna Sauge, et sans rien ménager.
Et pensez bien que la Fée amoureuse
Ne marchanda son immortalité,
Et que du coup, comme on me l'a conté,
Elle s'en fut-plus que vivante heureuse![1]

[Note 1: Voir la note à la fin du volume.]

III

COMMENT SAUGE-FLEURIE ALLA TROUVER LE PRINCE EN SON CHATEAU

Or nul pouvoir ne pouvait s'opposer,
Malgré l'arrêt de notre Vieille en rage,
Au libre emploi de son gentil courage
Non plus qu'au choix de son premier baiser.
—Sauge, à pied donc comme en pèlerinage,
Alla trouver le Prince en son château,
Et tout le long de la route un manteau
Rude et grossier cacha son personnage.
Elle arriva par la pluie et le vent,
Sur elle ayant laissé crever la nue;
Et, si d'abord fut des gens méconnue,
Ne surprit point le Prince en arrivant.