Ces chimères donnent aux Hongrois la force d’espérer. J’ajoute qu’ils impriment à leurs illusions un tour poétique qui est bien dans la race. Ils croient arguer de façon objective à l’instant où ils vous imposent une vue passionnée. Jusqu’aux faits qu’ils citent prennent la couleur de leur imagination. Et ils ont raison. Puisque leur salut est en eux-mêmes, il leur faut entretenir leur propre ferveur.
Ainsi pour démontrer l’irréalité du traité de Trianon, ils affirment que les oiseaux migrateurs qui habitent sur le versant méridional des Carpathes, se réunissent en grandes troupes à ceux de la plaine et s’en vont ensemble hiverner en Égypte. De l’autre côté des cols, la même espèce d’oiseaux s’oriente vers la Suède. C’est à la limite de cette divergence, disent-ils, que doit passer la frontière. On a beau avoir donné aux Tchécoslovaques les territoires du Sud : les oiseaux y demeurent magyars. Un jour, à l’image de leurs retours, les provinces perdues reviendront à la couronne de Saint-Étienne.
C’est avec la même méthode que les Hongrois invoquent la mission historique qu’ils ont accomplie au cours des siècles, et qu’ils voudraient bien continuer d’assumer. Leur prépondérance et leur bravoure, m’a dit le comte Apponyi, ont toujours été au bénéfice de l’Europe.
De taille gigantesque, la barbe blanche et rectangulaire, les narines ouvertes, les mains énormes, le comte Apponyi est un orateur et un avocat, prêt à exposer, avec une égale perfection dans n’importe quelle langue, et beaucoup de netteté logique, le point de vue national. Pour lui, la Hongrie est un soldat de frontière qui protège l’Occident contre les barbares orientaux. Elle s’est toujours étroitement attachée à la culture gréco-latine, au christianisme romain ou réformé (le tiers des Hongrois est calviniste ou luthérien), aux institutions germaniques. Elle fut militaire parce qu’elle était exposée, mais parlementaire aussi, et dès ses origines. En l’amoindrissant, les Alliés ont reculé à leur détriment les limites de leur propre civilisation.
La haute idée que les Magyars se forment de leur valeur civilisatrice se trahit dans leur constant souci de vous faire visiter leurs musées, leurs bibliothèques, leurs cliniques, leurs établissements d’instruction supérieure. Je ne parlerai ici que du Collège Eötvos, qui a été créé en 1895 sur le modèle de l’École normale de la rue d’Ulm. La bibliothèque française y est l’objet de soins assidus et, à la parcourir, on constate non sans ironie de quelle façon imprévue les gloires littéraires se propagent à l’étranger. Comme le directeur m’avait prié de dire quelques mots à ses élèves, je leur parlai de l’éminente dignité du langage français, je leur montrai comment il était l’expression la plus directe des vérités psychologiques et des raisonnements de bon sens. Après, nous causâmes. Ces jeunes Magyars, dont plusieurs avaient commencé leurs études dans des camps de prisonniers, m’expliquèrent leurs travaux en cours. L’un d’entre eux s’était consacré à Stendhal, un autre à André Gide. Et c’était vraiment touchant, l’effort de ces voix accentuées pour bien parler français, leurs curiosités un peu timides, le désir mêlé d’angoisse et qu’on rencontre partout ici, de rester en contact avec le reste de l’univers, avec les grands trésors humains. Mais la ruine hongroise s’aggravant, le Collège Eötvos, si studieux et recueilli, va sans doute fermer ses portes.
Cette foi incoercible en la destinée hongroise, qui palpite en chaque Magyar, je la trouve symbolisée dans la musique natale. Assurément celle-ci a souvent été détournée de son mysticisme confidentiel. J’avoue même qu’elle me causa d’abord une vraie déception. Comment, dans ce pays si malheureux, retentissent tant d’orchestres ? Promenez-vous le soir sur le quai du Danube, le long du Bristol, de l’Hungaria, du Ritz : à ces terrasses, groupée autour des tables de dîner, parmi les violences des czardas et dans l’odeur de la sauce béarnaise, rit une foule d’hommes en vêtements de tussor, les faces maigres et bronzées, empressés auprès de belles femmes heureuses, aux bras nus posés sur les nappes. Ailleurs, l’île Sainte-Marguerite est un parc consacré au plaisir, où roulent d’élégantes voitures, où se succèdent des restaurants illuminés, et, là encore, la langueur complaisante des violons monte vers les étoiles que personne ne regarde. Allez au Casino de Paris — naguère Casino de Berlin, — dans les dancings, les cafés, même prostitution de la musique, même réjouissance : l’après-midi on s’est reposé, tous les bureaux fermés, maintenant c’est la flânerie des heures fraîches, la familiarité gracieuse qui s’échange d’une table à l’autre. Au Bois de la Ville, chez Gerbeaud, parmi les vives lanternes de couleur, sur une estrade de bois entourée d’une colonnade, on dirait un finale d’opérette viennoise : cohue grouillante et bavarde de danseurs, taches claires et mobiles que rehaussent les dolmans noirs ou marrons des officiers, et dont une musique enragée couvre les voix et les rires. Et des autos qui se suivent sous les grands arbres, débarquent de nouveaux danseurs, encore des femmes aux chevelures sombres, des quantités de femmes dont les présences innombrables ajoutent à la douceur de la nuit de juin une immense séduction facile.
J’ai confié à quelques Hongrois que ce charmant spectacle de fête, dont je prenais ma part, contredisait étrangement la détresse et la résolution farouches que j’avais constatées ailleurs. Comment concilier le deuil et le tango ? Ils s’efforcèrent de me persuader que ces fêtards étaient des juifs et des mercantis. — Mais les officiers ? — Les pauvres gens vont être licenciés : ils s’étourdissent… Cependant, je demeurais un peu étonné. Alors on me fit passer les ponts, vers les hauteurs de Bude. Là, dans de petites rues désertes, vous attendent des restaurants aux noms bizarres, la Fiancée de marbre, le Cordonnier politique, où la musique, née de cœurs véritablement hongrois, sait parler à celui qui l’écoute. Et je retrouvai enfin, transposés en langage de violon, s’élevant seuls dans le calme nocturne, la souffrance, l’orgueil et l’espoir que j’avais profondément admirés chez certains de mes interlocuteurs.
« Le Hongrois, dit un proverbe de là-bas, s’amuse en pleurant. » Sa musique de même. Elle semble prendre texte des déceptions, des échecs, des nostalgies, et s’y complaire. Tout en elle est mélancolique, mélancolie de la chair comme de l’âme. Si, quelquefois, elle s’abandonne par mégarde au bonheur, l’inquiétude naît bientôt de son allégresse même, et, de mesure en mesure, grandit au point d’exister seule. Ses consolations sont désespérées. Et puis, de nouveau, aux râles succède un élan sauvage, plus amer qu’un regret, et avide d’impossible. Va-et-vient tantôt langoureux, tantôt brutal, qui vous balance de l’abîme aux sommets. L’histoire entière de la Hongrie se raconte dans cette alternative : on croyait entendre une destinée individuelle, et c’est la destinée d’une race. Les Magyars accoudés, les yeux clos, qui écoutent autour de moi, y reconnaissent leur passé, celui de leurs pères : pourquoi n’y reconnaîtraient-ils pas l’avenir de leurs fils ? Car toujours recommence cette mélodie qui ne finit pas, toujours elle remonte du gouffre où elle replongera sans tarder. Le tzigane paraît-il épuisé de musique, va-t-il accepter le silence, que déjà il repart, possédé par le rythme éternel. Et la spirale de la musique, tournant une fois de plus autour de votre cœur, le garrotte.
Un soir, je dis à un compagnon :