Des haines, brûlées au paprika, qui fermentent dans le bassin du Danube, se dégage l’indomptable résolution d’une race ancienne qui ne veut pas mourir. Cette Hongrie dépecée et mortifiée, l’orgueil qui l’a perdue la redresse pour la sauver. Même les désastres précédents de sa dramatique histoire lui servent de raisons d’espérer. Elle n’oublie pas que, par une étrange concordance, le territoire délimité par le traité de Trianon est exactement celui de la Hongrie sous la domination turque. Or le Turc a été chassé.

De cette volonté unanime, le chef de l’État, l’amiral Horthy, est un beau modèle. Il habite une partie de l’ancien palais royal, où l’on est reçu avec un certain appareil militaire. Au détour des escaliers se tiennent des sentinelles immobiles ; c’est un officier qui vous accompagne, un autre qui vous reçoit dans le grand salon d’attente. Tout à coup une porte s’ouvre à deux battants, on entend venir un pas impérieux, napoléonien. Son Altesse Sérénissime, dans l’uniforme bleu-sombre et or d’une marine périmée, présente une tête droite, un visage rasé aux sourcils touffus, une bouche rentrée sous un nez qui proémine. La tenue, l’expression franche des traits, l’accent de la voix, l’insistance du regard annoncent le chef. Pendant qu’il parle, avec beaucoup de sérieux et d’énergie, il frappe une main contre l’autre, dos contre paume, et ses paroles sont scandées par ce geste régulier, ainsi que par le bruit métallique de ses décorations qui, à chaque mouvement, se heurtent sur sa poitrine. L’amiral ne se lamente pas. Ce calviniste stoïque déclare même que l’épreuve sera salutaire pour retremper le caractère magyar… Et j’ajoute qu’en d’autres occasions il n’hésite pas à exciter chez ses compatriotes des espérances intrépides qui ne sont pas sans danger pour la paix. Avec audace, il évoque le jour où le drapeau vert-blanc-rouge flottera de nouveau aux sommets des Carpathes. Toute une jeunesse frémissante écoute ce soldat qui n’est pas moins ambitieux pour elle que pour lui-même.

Beaucoup plus mesuré est le premier ministre, le long, maigre et ravagé comte Bethlen. Mais je ne l’ai entrevu que dans une soirée diplomatique où les paroles ne signifient pas grand’chose. Et puis, je l’avoue, je me suis surtout intéressé à la suite de salons clairs, ornés de Gobelins raffinés et pâlis, où trônaient des créatures dédaigneuses, et où circulaient, avec un fin bruit d’éperons, des houzards de service en rouge framboise et soutachés d’argent. Une musique douce venait de loin, portée sur un bruit de conversations indistinctes. Et je me bornais, devant les scènes mythologiques de Boucher transposées en tapisseries, à écouter un officieux me dire la prudence et la bonne foi des personnages au pouvoir.

Si l’on ajoute à l’exposé de la thèse gouvernementale, celui des thèses libérale, socialiste, juive, on se représente que la Hongrie est dirigée, d’une manière d’ailleurs intelligente, par une droite modérée, qu’inquiètent souvent les excès de patriotes exaltés, qu’elle n’ose ni ne veut réprimer trop sévèrement. Le gouvernement actuel est décidé à exécuter les traités. Mais la Hongrie au sang chaud n’a pas l’habitude des politiques modestes. En face de difficultés redoutables qui réclameraient beaucoup de patience et des calculs compliqués, elle éprouve parfois un sursaut du vieil instinct militaire. Le goût du sabre est invétéré chez ces hommes à brandebourgs qui aiment le risque, le luxe, et sont sensibles au grand style. Et peut-être les Hongrois les plus opposés ne divergent-ils que par les méthodes : les uns, et ils n’ont pas la majorité, espèrent en la violence ; les autres, beaucoup plus nombreux, comprennent qu’il faut procéder avec sagesse. Mais tous sont d’accord pour souhaiter opiniâtrement que leur patrie se relève.


Cette volonté opiniâtre, elle inspire la classe agricole. Et quand on a parcouru la Hongrie, on pèse l’importance du fait. Ces magnifiques contrées verdoyantes, ces nappes de blé ondulant d’un horizon à l’autre ne conviennent pas aux expériences du désordre. Le traité de Trianon a enlevé au pays presque toutes ses matières premières, mais les céréales sont là, et la vigueur des bras rustiques. La moisson de 1919, les Roumains l’avaient razziée, comme ils ont emporté les machines agricoles, emmené les troupeaux, et jusqu’aux étalons des haras. Pauvres haras ! Le colonel mélancolique, mince dans son dolman et son pantalon à sous-pieds, qui nous fit visiter le plus célèbre, ne pouvait faire amener sur la piste que d’antiques héros, des reproducteurs ancestraux fléchissant sur les genoux. Et sa badine tremblait en les désignant… Les années 1920 et 1921 se passèrent à remettre en train, tant bien que mal, les cultures et l’élevage. Aujourd’hui les champs, les jardins sont en plein rapport, le cheptel se reconstitue. Partout on voit des bœufs aux longues cornes en lyre promener leur satisfaction, des troupeaux d’oies s’éparpiller avec des clameurs, et des poulains fragiles galoper en zigs-zags dans les paddocks. Les villageois bottés se reprennent à danser et à boire. Un soir que nous dînions sur une terrasse, au bord du Balaton — ce lac plus vaste que le Léman et pas plus profond qu’une baignoire — un Magyar ardent à revivre me disait son émotion, en revenant sur ses terres, de découvrir ses paysans qui, pour abattre plus de besogne encore, travaillaient au clair de lune.


Une autre source du courage des Hongrois réside dans leur puissance d’illusion. J’ai dit que leur sort les frappe de stupeur. Mais aussi ne peuvent-ils admettre qu’il soit définitif. A leurs yeux il y a trop d’absurdité dans leur malheur pour qu’il dure bien longtemps.

« Il est vrai, me déclarait un des principaux journalistes de Budapest, que nous voici terrassés, amputés. Notre pays est un « pays-tronc » : un torse dont on a détaché bras et jambes. Soit. Mais il reste une tête et un cœur, de quoi réfléchir et rêver. Le traité qui nous massacre est irréalisable. Nos voisins ne pourront ni absorber leurs nouvelles provinces ni leur accorder les libertés nécessaires. Les Tchèques tourmentent les Slovaques. Les Croates vont se révolter. Les Roumains ne savent même pas faire marcher leurs chemins de fer. Il nous suffit d’attendre. Nos ennemis, par la fatalité de la géographie et des lois économiques, sont à la veille de se décomposer. »