Le Magyar n’a pas été meurtri seulement, après ses ennemis, par ses anciens compatriotes slaves, saxons et roumains. Ces « nationalités » s’étant évadées, il s’en est révélé une, qui, elle, ne s’évadait pas : le Juif. Celui-ci qu’on méprisait plus encore que les autres, il a, comme les autres, piétiné la Hongrie ; lui aussi, claquant le fouet au-dessus de sa tête basse, il l’a forcée d’obéir.

Le comte Jules Andrassy, qui m’a raconté comment, est un vieillard faible et las, endormi dans sa barbe blanche, la mine lourde d’amertume. Fils du célèbre ministre dont la statue équestre s’élève près du Parlement, il a consacré à son tour son existence à la politique. Mais sans succès. Quand il réussit enfin à être ministre, ce ne fut que pour trois jours. Germanophile et légitimiste, il a assisté à la ruine allemande, à la destruction de l’empire austro-hongrois, à la fuite répétée des Habsbourg. Sa physionomie éteinte ne s’éveille qu’à propos des Juifs.

« Aucun État, m’affirme-t-il, n’a été plus libéral à leur égard que le nôtre. Moi-même j’ai tout fait pour défendre leurs droits. Aussi sont-ils venus en masse chez nous déversés par la Galicie. Ils représentaient le quart de la population de Budapest. Ils avaient entre leurs mains la presse, le petit et le grand commerce, l’industrie, la Bourse, les professions libérales. Quand ils se naturalisaient ou se convertissaient, quand ils prenaient des noms magyars, nous pensions qu’ils devenaient de loyaux compatriotes, qu’ils épousaient nos traditions… Ah, monsieur, quelle terrible erreur, et comme je suis revenu de mon libéralisme ! Ce sont les Juifs qui ont déchaîné le bolchevisme chez nous afin de tout détruire. Sur vingt-deux commissaires du peuple, vingt étaient Israélites, et l’on disait que les deux derniers n’avaient été choisis que pour suppléer les autres le jour du sabbat. Cette abominable terreur a duré quatre mois : puis les chefs se sont sauvés. Mais, de Vienne et d’ailleurs, ils conspirent encore contre la patrie qui les avait réchauffés dans son sein. Bela Kun, aujourd’hui en Crimée, martyrise nos malheureux prisonniers de guerre retenus depuis sept ou huit ans par la Russie. Sept ou huit ans ! Que ces bandits aient régné sur le royaume de Saint Étienne, quelle ignominie ! »

Et le comte Andrassy agite des mains tremblantes. Au désastre militaire de 1918 ont en effet succédé d’affreuses tragédies. Une romancière de grand talent, Mme Cécile de Tormay, nous en a décrit les horreurs d’une voix pathétique. Et d’abord elle a évoqué son cousin Karolyi, bizarre figure d’aristocrate et d’aventurier, qui prit le pouvoir dans le désordre de l’armistice en spéculant sur ses sympathies ententophiles. Les Hongrois, comme d’ailleurs la plupart des belligérants et des neutres, avaient ainsi des équipes de réserve pour le cas où la victoire tournerait dans un sens inattendu. Très intelligent mais névrosé, vaniteux à l’extrême, susceptible, menteur, Karolyi, poussé par une femme ambitieuse et très belle, rêva de jouer un rôle néronien. Dédaigneux au point, pendant la guerre, de refuser la main aux officiers blessés lorsqu’ils appartenaient à l’infanterie — arme peu chic, — cosmopolite au point de se prétendre tantôt Anglais, tantôt Français et non Magyar, ce magnat nihiliste se déclara soudain patriote et démocrate. Son « patriotisme » ne l’empêcha pas de licencier l’armée au lieu de la démobiliser, alors qu’elle pouvait tenir encore. « Je ne veux plus voir de soldats », criait-il d’une voix de fausset. Et il témoignait sa simplicité « démocratique » en venant au Conseil des ministres en babouches, et en passant le temps des délibérations à gratter ses pieds nus. Sur sa voiture il avait fait mettre une inscription : Ici se trouve la fortune de la Hongrie. Pendant ce temps, le pays se décomposait, les soldats, non désarmés, assaillaient les gens et pillaient les maisons, la famine, la misère s’aggravaient de jour en jour. Il n’y avait plus de chefs ; l’angoisse, le désespoir étaient partout. Alors, joueur sinistre, Karolyi passa la main aux bolcheviks.

Mme de Tormay est d’une émouvante beauté lorsqu’elle évoque ces infernales conjonctures. Puisque les hommes, brisés par la guerre, semblaient frappés d’une morne stupeur, elle résolut de grouper les femmes. De porte en porte, et jusque dans les quartiers les plus pauvres, elle alla les chercher, les exhorter au nom de la patrie. L’association qu’elle fonda groupe maintenant plus d’un million d’adhérentes à son programme national, familial et religieux. Mais cet hiver 1918-1919, avec ses longs brouillards jaunes, les coups de feu au coin des rues, les bustes gigantesques de Lénine et de Karl Marx érigés aux carrefours, les proclamations monstrueuses et stupides, les perquisitions, les supplices ; cet hiver où l’on voyait sur les édifices, en drapeaux, en bandes de calicot accrochées aux balcons, flotter partout du rouge, cet hiver apporta l’horreur d’une fin du monde. Karolyi avait déclaré d’un ton suraigu : « Je ne crains personne, sauf Cécile de Tormay. » Il recommanda à Bela Kun de la pendre, avec Teleki, Bethlen et quelques autres. Prévenue à temps par la femme d’un commissaire du peuple, elle put s’enfuir. Tandis que sa mère qu’elle avait dû abandonner, agonisait à Budapest, elle, évadée, déguisée, disputa au hasard son existence menacée.

Et ce ne fut pas encore assez. Après la défaite, après la révolution politique, après la révolution sociale, la Hongrie connut l’occupation roumaine. Je me borne à rapporter les paroles que j’ai entendues sans les prendre à mon compte : tout le monde à Budapest affirme que cette domination étrangère fut l’étape dernière, le fond de la coupe après lequel il ne reste qu’à mourir. Et l’on vous dénonce les déprédations, les rafles systématiques qui déménageaient les bureaux, les usines, les magasins, les appartements : au total, pour quatorze milliards. « Ils prenaient tout, jusqu’aux appareils téléphoniques, qu’ils arrachaient, fils pendants. » Sans l’intervention du général américain Bandholz ils auraient fait sauter le monument de Saint Étienne. Jusque-là, la Hongrie saignante, râlant presque, gardait dans sa souffrance un reste de fierté ; mais cette demi-morte, le soldat ennemi la viola.


Même en faisant la part des exagérations tendancieuses ou des erreurs de mémoire et tout en se réservant de questionner un jour des Tchèques et des Roumains, il est impossible de ne pas être saisi de compassion, en dépit de ses fautes, pour cette race noble, trahie par les siens, traînée de la douleur à l’infamie. Traînée à la misère aussi. Ce qui lui rend plus sensible le degré ignominieux où elle est tombée, ce sont les nécessités implacables de se nourrir et de se vêtir. Malgré la pudeur et l’amertume de mes interlocuteurs, je découvre leur détresse. Beaucoup d’entre eux dont les propriétés et les fortunes ont passé sous la loi de leurs ennemis, se sont vus expropriés. Le coût de la vie a pris des proportions fantastiques tandis que les salaires n’augmentaient que de peu. Un professeur d’université reçoit par mois un traitement qui équivaut à cent francs ; les ministres touchent deux cent cinquante francs. Comment font les employés, les intellectuels, les fonctionnaires, les officiers licenciés, ceux qui ont des charges, qui doivent élever des enfants ? Beaucoup ne mangent qu’une fois par jour, vendent pièce par pièce leur mobilier. Impossible de s’expatrier : un voyage lointain exigerait une fortune. Tel ex-ambassadeur, apparenté à une famille royale et qui a ébloui de son faste une grande capitale, porte un veston élimé, un pantalon qui fait poche aux genoux. Et comme je causais avec un personnage officiel, à une cérémonie, je remarquai qu’en dépit de ses titres et de ses décorations, ses manchettes étaient effrangées.

Mais si elle inspire, bien contre son gré, une pitié dont la seule expression doit faire rebondir sa rage, la Hongrie — et, là, peut-être s’adoucirait-elle à l’entendre — vous inspire confiance dans son avenir. Il est vrai qu’elle est à la veille d’une catastrophe économique, que des essais de réorganisation financière n’ont pas abouti, qu’elle quémande en vain un emprunt. D’autre part, je préviens que je n’ai pas compulsé de rapports commerciaux, que j’ignore le rendement du sol, la statistique des douanes. Mais j’ai cette supériorité sur les économistes de savoir que je ne sais rien en économie politique. Une erreur de notre temps consiste à toujours s’en remettre aux experts techniques, à trop croire aux chiffres et insuffisamment aux âmes. La finance et l’industrie ne sont pas les réalités dernières. L’avenir d’un pays dépend de ses hommes. Et c’est eux qu’il faut observer.