— Monsieur l’Occidental, craignez la Russie. La profonde volonté organique de ce grand et lourd empire a toujours été d’atteindre la mer chaude. Tantôt le Pacifique, et tantôt la mer Noire ou l’Adriatique. Naguère, nous comptions parmi nous vingt millions de Slaves, excités par Pétersbourg, et voisins de Slaves libres. Nous avons pesé dessus, c’est vrai, mais pour empêcher une terrible explosion. Les Serbes ont fini par allumer la mèche et tout a sauté. Nous voilà en morceaux. Le malheur de la Hongrie est d’être sur le passage des grandes migrations slave et germanique en route vers le Sud. Le soleil a des conséquences politiques. Et les peuples sont toujours nomades : sauf que dans les temps modernes ils s’étendent au lieu de se déplacer. Situés à la croisée de deux races expansives, nous nous sommes alliés à l’une pour subsister contre l’autre.

— Et si vous vous mettiez en quête maintenant d’autres alliances ?

— Personne n’accepterait notre amitié parce que personne n’a encore besoin de nous.

Ses yeux s’attristent. C’est vrai que tout le monde tourne le dos à cette nation qui fut riche, recherchée, et difficile. N’être plus reçue nulle part alors qu’elle est si hautaine, quelle profonde brûlure de plus à l’orgueil. La Hongrie apprend aujourd’hui la différence qu’il y a entre haïr d’en haut, en maître, et haïr d’en bas, en condamnée, haïr sans que quiconque y fasse attention. Au milieu de l’univers, elle est seule. Personne ne s’intéresse à elle : ses appels au secours, à la justice ne rencontrent pas d’écho. Un vieux savant illustre me disait : « On ne nous a pas traités en connaissance de cause. Je viens de recevoir une lettre du propre secrétaire de la Société de Géographie de Paris qui m’écrit : à Budapest, Autriche. Les auteurs de la paix savaient-ils ce qu’ils ont fait, puisque même les géographes… » Parmi tant d’humiliations, cette indifférence est d’autant plus cruelle au Hongrois qu’il a des curiosités cosmopolites. Il parle aisément plusieurs langues. Naguère il voyageait beaucoup. Maintenant il souffre d’être séquestré dans sa défaite et sa ruine, privé de relations.

Invité par le comte Nicolas Banffy, ancien ministre des Affaires Étrangères, j’ai déjeuné au Nemesti Casino, qui est le cercle de la haute noblesse. On croirait un club de Londres, avec ses laquais silencieux, stylés, ses profonds fauteuils de cuir, ses trophées de chasse — peaux de tigres et ramures — sans oublier, entre les portraits de François-Joseph et de l’impératrice, celui, en pied, d’Édouard VII comme prince de Galles. Nous commençons par échanger des propos sur la politique, mais bientôt le comte Banffy qui, avant d’être ministre, a écrit pour la scène et dirigé l’Opéra, me parle des ballets russes, de Nijinsky qu’il a connu, et de leurs peintres. Il m’explique la fameuse mise en scène qu’il a inventée pour le premier acte de l’Or du Rhin. Et il compare avec compétence les grands théâtres d’Europe.

Ailleurs, au cours d’un dîner qui groupait des femmes d’une rare beauté (que de perles, que de titres princiers, que de fleurs, et quel dommage, me disais-je, de ne pas être snob pour jouir complètement de ce spectacle raffiné) le maître de la maison s’écriait, en un français dénué d’accent :

— Les jeunes écrivains de Paris me plaisent beaucoup. Mais qu’ils sont difficiles. L’un d’entre eux que je lisais aujourd’hui emploie l’expression en avoir marre. Je ne comprends pas.

Puis, se penchant vers sa voisine :

— Et pourtant, des mots d’argot, j’en sais des flottes

Il est sensible chez tous ces aristocrates, le désir inquiet de suivre, comme auparavant, la mode, de saisir toutes les nuances du comme il faut occidental. Je note aussi la coquetterie d’être polyglotte, le rappel insidieux des voyages d’autrefois à Paris, à l’île de Wight, à Cannes. Ces grands seigneurs se trouvaient à leur aise partout : ils ne sont plus chez eux nulle part, ou presque. Leur goût d’une sociabilité internationale ne peut plus se satisfaire, sinon dans l’accueil qu’ils font à l’étranger. Aussi reçoivent-ils celui qui vient du dehors comme le messager de tout ce qu’ils regrettent. Ils l’interrogent, ils le caressent avec une courtoisie d’ancien régime et une grâce qui fait semblant d’être familière. C’est de la « propagande » bien comprise, disent leurs ennemis. En effet, comment n’éprouverait-on pas de la sympathie pour des gens mélancoliques dont le visage s’éclaire à votre approche ? D’ailleurs, tout le monde, aujourd’hui, fait de la propagande, et il est permis de préférer des plaidoiries, où l’amabilité de surface enveloppe une ferveur violente, aux réquisitoires dogmatiques et méprisants.