Loin de composer avec l’inévitable, le Hongrois demeure irréductible dans son deuil. Il le veut tout entier, il se gorge de honte. Repoussant les consolations, il énumère tous les motifs d’avoir mal, toutes les pointes de son supplice. C’est le propre des natures hautaines de ne pas consentir de rabais sur ce qu’il faut souffrir. Et j’admire ce courage implacable à ne rien se dissimuler, à contempler exprès, et dans chacun de ses détails, la catastrophe. Un tel stoïcisme est un des plus beaux fils de l’orgueil.

Je l’ai vu pourtant fléchir. C’était lorsque mes interlocuteurs, cessant leurs dures invectives, me demandaient pourquoi les Alliés, non contents de leur prendre des Slovaques et des Transylvains, leur avaient encore enlevé des Magyars de pure race. L’évocation de ces frères perdus faisait naître leurs larmes. Car il est vrai que plus de trois millions de Hongrois, dont deux en bordure même des nouvelles frontières, ont été arrachés à leur patrie. Fallait-il, comme le proclame une affiche, créer de nouvelles Alsace-Lorraine ? Pourquoi réparer une injustice par une autre injustice ? Pourquoi ?

A ces questions pressées, dont il est impossible de contester la logique, on ne peut répondre que par la phrase brève et brutale qui ne résout rien :

— Parce que vous avez été battus…


Le traité de Trianon a enlevé à la Hongrie les deux tiers de son territoire, les deux tiers de sa population. De grande puissance associée à d’autres grandes puissances, elle est tombée à l’isolement d’un petit État détesté sans être craint, qui ne compte plus que sept millions d’habitants. Des commissions militaires la surveillent. Son armée est réduite à trente-cinq mille hommes. Ses frontières sont ouvertes : la ligne de démarcation a été si étrangement tracée qu’en bien des endroits elle n’obéit à aucune considération légitime, passant ici au hasard à travers une plaine, ou là, à Satocalja-rejhely, séparant une ville de sa gare. La Hongrie ne comprend pas pour quelle raison, d’entre toutes les nations vaincues, c’est elle la plus durement traitée. Elle remarque qu’on a recouru à des plébiscites avant d’attribuer des territoires allemands contestés : l’Allemagne est la moins punie d’entre toutes les nations vaincues.

J’ai entendu exprimer ces arguments par un jeune Hongrois, qui a été soldat après avoir rêvé d’être poète et qui fait aujourd’hui de la politique par motifs d’ambition et de patriotisme. Caractère ardent qui s’oblige au réalisme, il goûte de fortes jouissances à exercer, dans une fonction qui n’attire pas l’attention, une véritable influence sur les affaires publiques. Une fois par semaine, dans l’île Sainte-Marguerite où j’ai dîné avec lui, il groupe des amis de son âge qui, dans l’armée, dans la presse, dans les ministères, poursuivent avec la même ferveur le relèvement magyar.

Comme il protestait que Vienne seule, appuyée par Berlin, avait été belliqueuse et non pas Budapest, je ne pus m’empêcher de lui dire qu’après tout la Hongrie a longtemps touché les dividendes du Syndicat austro-allemand. C’est le bloc des empires centraux, dont elle faisait partie, qui a été l’auteur du conflit. D’ailleurs, qu’elle s’en rendît compte ou non, sa politique anti-serbe ne poussait-elle pas à la guerre ? Mon interlocuteur me rétorqua :

— Vous autres, en Occident, vous êtes habitués aux nations homogènes et proportionnées à leur territoire. Mais dans le centre de l’Europe, les peuples ne se bornent pas à leur aire géographique, ils débordent les uns sur les autres. Certes, les races se détestent toujours, mais plus encore quand elles se trouvent mélangées. Ici, rien n’est fondu, cohérent. Votre voisin de palier, ou de wagon, ou de restaurant, parle une autre langue que vous, obéit à une autre conscience historique, et il médite probablement votre perte. Il faut pour la paix que l’un de nous deux soit le plus fort : je préfère que ce soit moi. Si encore une pareille inextricabilité n’eût entraîné que des guerres civiles : un cynique a dit que c’étaient les plus belles. Mais chacune de ces fractions ethniques se réclamait d’un plus vaste ensemble, situé en dehors de nos frontières. Nous avons souffert, nous souffrons encore de l’ombre froide du colosse russe…

Et comme je lui demandais si la Russie lui paraissait vraiment menaçante aujourd’hui, pour son pays, ce futur homme d’État s’écria :