Faces en mie de pain, mortes derrière des lunettes d’acier ; fronts gonflés, mentons fuyants ; petits nez retroussés et pointus, parfois d’un rouge malsain. Visages débordants et flasques, ou bien osseux, ravagés, de couleur et de texture analogues au parchemin. Beaucoup d’oreilles décollées. De gros ventres balancés entre des jambes maigres. Les cheveux tantôt partagés par une raie médiane, tantôt rasés pour que le crâne soit nu. Abondance de jeunes gens en bandes molletières et en guêtres de cuir : presque une tenue de campagne. Certains passants portent des cols hauts et droits avec un costume de loden, d’autres ont revêtu des redingotes fripées, qu’ils harnachent de lorgnettes en bandoulière. Tels individus affectent des airs terribles, les moustaches dressées sous des feutres en bataille, d’autres montrent une mine bonasse, incapable de frémir. Mais surtout on se heurte, et souvent avec pitié, à des expressions tourmentées, hagardes, fiévreuses, plaintives, quelques-unes proches du désespoir. Ici la créature a perdu sa forme normale. Cette angoisse et cette férocité, c’est proprement le physique expressionniste.

Hâve et parfois déguenillée, silencieuse, marchant vite et sentant fort, la foule déambule dans des rues macadamisées, sombres, que relèvent d’innombrables annonces, blanc sur noir ou noir sur blanc, en caractères typographiques épatés. Les étalages sont défraîchis. Des mendiants vous tendent de mauvaises boîtes d’allumettes. Entre les trottoirs couverts de piétons, les chaussées apparaissent presque vides et, même au centre de Berlin, on les traverse sans avoir à regarder à gauche et à droite. Très peu d’autos particulières. Aux abords des gares, des voitures démodées, attelées bizarrement, amènent les gens avec leurs bagages. Quelques taxis. Des fiacres grinçants et décousus, conduits par des cochers centenaires sous leurs hauts de forme en cuir bouilli.

Longues files d’édifices, copiés d’après divers styles, mais toujours massifs, maussades et solennels, palais juxtaposés et qui se dégradent ensemble, perspectives droites, trop larges, alignées comme une troupe sous commandement. Sur les places, des monuments accablés par leur propre lourdeur, presque tous consacrés à des souverains et à des généraux. Mais nul uniforme ne répond à leur appel. Berlin est désormais en civil. Guérite vide. La Königswache, où se déroulaient, paraît-il, d’admirables relevés de garde, est close, muette.

Le seul personnage en tenue, c’est, au coin des rues, en képi ciré et vêtu de vert-bleu, brodé de rouge au col, l’agent de police.


Levant les yeux au hasard pour lire le nom d’une rue, j’ai tressailli : Wilhelmstrasse. Ce nom, détesté des mères ! Je cherche le palais des Affaires Étrangères, la Chancellerie derrière ses grilles, l’ambassade d’Angleterre. A deux pas, sur la Pariserplatz, je vais contempler l’ambassade de France, avec son porche à colonnes. Dans Unter den Linden, voici, fraîchement repeinte en blanc, l’ambassade de Russie que Rathenau a donnée aux bolchévistes.

Je ne suis pas un historien. Ni un écrivain politique. Je suis un romancier, qui regarde, qui imagine. En juillet 1914, sont apparus ici les prolégomènes de l’écroulement européen. Derrière ces fenêtres indifférentes, M. de Bethmann-Hollweg a annoncé la guerre à Sir Edward Goschen et a essayé d’obtenir la neutralité anglaise. M. Cambon a tourné ce coin de rue pour aller voir M. de Jagow, le 30 juillet. Il y est retourné le 31. Sous ces tilleuls que je touche se sont dispersés les crieurs du Lokal Anzeiger, proclamant la mobilisation générale de l’armée et de la flotte. Soudain il me semble entendre la Wacht am Rhein et les vivats d’une colonne de manifestants, lors du départ des diplomates alliés. C’étaient des étudiants qui chantaient. Où sont leurs os ?

Autour de moi, qui m’hallucine, la foule passe, oublieuse d’hier, craignant demain, vouée à aujourd’hui.


Un collaborateur de la Revue de Genève a organisé, à l’occasion de mon passage, un dîner qui groupe le directeur d’un des plus importants journaux berlinois, un des principaux collaborateurs de la Gazette de Francfort, un chef de service des Affaires Étrangères, un diplomate, un général, un des chefs de l’Agence Wolff, le directeur du bureau de presse du Chancelier.