Impossible de rapporter ici le détail d’une conversation qui a duré jusqu’à minuit. Occupant des points de vue opposés, nous admîmes, dès le début, que la franchise serait de règle. Mes interlocuteurs m’ont courtoisement laissé dire ma pensée, et je me plais à reconnaître leur intelligence et leur culture, plus historique, il est vrai, que psychologique, plus documentée qu’intuitive. Ce que j’ai recueilli de leurs bouches, d’ailleurs, n’a rien d’imprévu.

« Nous paierons, certes, mais nous avons déjà beaucoup payé. Est-ce notre faute si les frais de l’occupation mangent les recettes, si le Comité des houillères françaises, chargé d’expertiser nos charbons, les a systématiquement dévalorisés. Lisez l’Information, dont la campagne récente, à ce sujet, s’est brusquement interrompue… Oui, nous paierons… Mais il nous faut du temps. En occupant la Ruhr, la France empêche l’emprunt international. C’est pourtant par l’emprunt international qu’elle-même s’est libérée en 1871… Qu’on vienne expertiser notre capacité de paiement. Nous ne demandons pas mieux. »

Un autre reprend : « Les réparations ne sont qu’un prétexte. La France veut notre ruine et notre désagrégation. M. Poincaré se moque de sa créance, il cherche une annexion. » Justement, quelque temps auparavant, un Français en qui j’ai confiance, m’avait rapporté les propres termes employés par M. Poincaré lui-même, tête-à-tête, pour lui affirmer qu’il quitterait la Ruhr sitôt payé. Sans nommer mon informateur, je cite le propos. Alors, on me répond : « Monsieur, nous ne croyons pas à votre anecdote. Sauf le léger recul de 1870-71, toute l’histoire de France, c’est une marche vers l’est. »

Dès qu’ils parlent de l’occupation de la Ruhr, une douleur sincère les remplit tout entiers. « Quelle honte pour nous ! C’est une souillure de notre territoire. Aussi, la haine contre la France s’accroît-elle avec rapidité. Hors d’Allemagne, vous imaginez mal l’intensité de cette passion. Nous sommes tous unanimes à faire front en attendant de nous venger. Sans doute, allons-nous vers une catastrophe économique. Ce sera alors le bolchévisme, mais un bolchévisme national, un déchaînement de fureur patriotique… Monsieur, je suis général. Mais j’embrasserai le drapeau rouge si c’est le seul moyen de recouvrer notre indépendance.

— La revanche, alors ?

— Comment la prendre ? Nous n’avons ni recrues, ni matériel.

Cette objection ne m’arrête pas. « Vous avez des millions de vétérans, leur dis-je, et vous fabriquez du matériel hors d’Allemagne. — Où cela ? — Chez Poutiloff, à Toula. Vos laboratoires de chimie, vos ateliers d’aviation travaillent. Vos anciens états-majors pourraient encadrer les masses russes. » Ils se récrient : « C’est impossible. Si nous nous faisons bolchévistes, nous aurons bien sûr des relations de toutes sortes avec les Russes. Mais ils ne viendront pas sur le Rhin. »

Je leur explique les raisons de ma méfiance. Personne n’ignore en Europe que leurs extrémistes de droite s’arment, exécutent des manœuvres militaires, et assassinent sans que le gouvernement intervienne. « Notre gouvernement ! Mais il est désarmé. Il n’a même pas de police. » Et ils me font le tableau d’une Allemagne houleuse et partagée entre les États et les partis, entre les classes, entre les groupements économiques, les fédérations d’ouvriers et celles des patrons — une Allemagne de grands féodaux, où le pouvoir central, faible et menacé, est incapable d’imposer ce qu’il veut.

Et puis, ce qui ressort de leurs propos, c’est l’inquiétude qu’ils éprouvent pour leur unité nationale. Persuadés que la France veut ériger la Rhénanie en État indépendant, ils tremblent que la Bavière ne s’insurge contre le Reich. L’unité est leur préoccupation suprême, parce qu’elle est leur garantie qu’un jour ils redeviendront tout-puissants. Pour la sauvegarder, ils paieraient tout de suite les réparations. Ils ont sacrifié le régime impérial à l’unité ; ils y sacrifieraient l’ordre social.

Ensuite, parce qu’ils savent que je vais regagner Genève, ils m’attaquent sur la Société des Nations, « qui a réduit l’Autriche en esclavage ». Étrange chose : en France, on suspecte la Société des Nations d’être germanophile ; en Allemagne, on la dénonce comme une machine à dominer l’Europe au profit de l’Entente. D’ailleurs, disent-ils, l’Allemagne ne manquera pas, avec la Russie et en ralliant certains États centraux, et peut-être la Suède, de créer une autre Société des Nations, la vraie, celle-là… (Mes interlocuteurs appartenant presque tous aux partis de gauche, si telle est la virulence de leurs propos, je me demande ce que j’aurais entendu de la part de gens de droite. Peut-être y a-t-il eu « deux Allemagnes ». Depuis la Ruhr, et aujourd’hui, et demain, il n’y en a plus qu’une.)