Ah, j’oubliais encore ceci. « Le traité de Vienne, disent-ils, le traité de Francfort ont entraîné de longues périodes de paix, tandis que le traité de Versailles est incapable d’organiser le monde. Pourquoi ? Parce que, au rebours des deux autres, la paix de Versailles a été dictée et qu’elle est trop dure pour les vaincus. » Alors je leur demande doucement quelles eussent été, en cas de victoire, quelques-unes de leurs conditions. « Presque rien : annexion de Liège et du bassin de Briey, démantellement des forteresses de l’État français. » Je leur rappelle le mémoire des grandes associations, de 1915. « Cela n’était pas sérieux. » Ils rient, ils haussent les épaules à l’évocation des anciens programmes du pangermanisme. De même, ils font taire l’un d’entre eux qui affirme que les Alsaciens regrettent les Allemands et que les députés alsaciens à la Chambre ont été nommés par l’autorité militaire, ou un autre qui soutient que les Belges sont bien contents que les Allemands aient si bien entretenu leurs usines pendant l’occupation… Ils rient, pour me rassurer. Mais, quelques secondes, et malgré leurs dénégations, j’ai revu le cauchemar qui nous hantait pendant la guerre : la possibilité d’une hégémonie allemande en Europe. Et j’ai frémi.

Il y a des sujets qu’ils n’aiment pas : l’inflation, la baisse du mark indépendante du paiement des réparations, ou bien la situation des allogènes dans l’empire de Guillaume II ; ils n’aiment pas non plus qu’on leur demande pourquoi les huit dixièmes du peuple allemand admettent d’être ruinés au profit de quelques grands industriels. Ce sont là des questions pour lesquelles les journaux et les partis politiques ne fournissent pas de réponses toutes faites.

Remarque : on s’expliquerait mal l’Allemand si l’on ne se rappelait pas qu’en dépit de qualités remarquables, il manque à la fois d’esprit critique et d’esprit politique. C’est un croyant qui obéit aux ordres.


On a bien fait de désarmer ce peuple, et je ne demande pas qu’on lui rende ses mitrailleuses. Mais je demande qu’on lui rende ses uniformes. Contrairement à l’Anglais, l’Allemand, en civil, est toujours mal. Il lui faut la tunique cintrée et le col haut, le pantalon à sous-pieds ou les bottes, pour assortir à sa raideur, à son port impérieux, à sa carrure qui a besoin d’être sanglée.


Dans le hall de l’Eden, à cinq heures : autour de petites tables, des femmes relativement élégantes, des juifs, des nouveaux riches, des Américains. Nulle gaieté, nulle assurance. Dans Berlin, ces îlots de luxe — comme l’Esplanade, l’Adlon, le Kaiserhof — où se réfugient les étrangers et les schieber, demeurent précaires, et ne s’ouvrent pas volontiers sur le dehors. Je prévois que ces palaces, un jour, seront assiégés.

On me présente à M. X., riche Berlinois, au crâne tondu et aux yeux malins. C’est un amateur de belles choses. En un français excellent, il me raconte qu’il collectionne des Daumier, les premières éditions de Stendhal et des lithographies romantiques. Je l’interroge sur les écrivains contemporains. Selon lui, il n’y a que deux bons romanciers : Thomas Mann et Carl Sternheim. — Mais Heinrich Mann ? — Pfft ! — Et l’expressionnisme ? Edschmid, Schickelé ? — Pas grand’chose ! — Au théâtre ? — Rien que Wedekind et Sternheim ! — Georg Kaiser ? — Ce n’est rien !

Il sourit, pense à ses Tony Johannot, et ajoute :

— Voyez-vous, le meilleur roman allemand, au XIXe siècle, c’est Madame Bovary