Parfois ce que disent mes interlocuteurs m’intéresse moins que leur façon de raisonner. Tout d’abord, je remarque qu’ils vous laissent parler, mais qu’ils ne vous écoutent pas. Travaillés par l’antique habitude : Sic volo sic jubeo, ils ne peuvent s’empêcher de croire que quelqu’un qui n’est pas Allemand est un personnage de second ordre, qui se trompe. Ce qu’on dit au dehors ne compte pas. En revanche, ils trouvent naturel d’imposer à autrui ce qu’ils pensent. Qu’il y ait des nuances dans la vérité, qu’il faille se mettre à plusieurs pour l’approcher et la définir, qu’il soit nécessaire, parfois, d’admettre l’hypothèse d’un autre à laquelle on n’avait point pensé — chose étrangère à leur esprit.

Leurs discours sont répartis sur deux temps. Premier temps : défilé d’arguments, thèses réglées d’avance et liées les unes aux autres. L’objection n’est pas capable de s’insérer dans cette chaîne serrée fortement : elle retombe sur vous, impuissante. Si vous leur proposez une hérésie, ils vous jettent un mauvais regard, et poursuivent. Souvent, comme des figurants d’opéra, on voit repasser une seconde fois la file des arguments, qu’ils vous présentent à nouveau sans se douter peut-être que ce sont les mêmes. Ou bien peut-être comptent-ils sur la répétition pour créer la certitude.

Second temps : les arguments historiques, politiques, économiques, ayant joué leur rôle, votre interlocuteur cesse tout à coup de raisonner pour procéder à un acte de foi. Il est très curieux de noter ce saut brusque du logique au mystique. Au lieu de modeler leurs réflexions sur les choses, de se soumettre à la critique des faits, ils commencent à rêver. Aucune souplesse pratique, aucune accommodation à l’italienne. Un idéalisme forcené, mais tendancieux. Ou plutôt : un chant, né de la sensibilité, d’une sauvagerie assez belle, et qui ne doit rien à la raison. L’un d’entre eux, se levant, invoqua tout à coup l’« Idée », l’Idée qui allait soulever et sauver son pays. Mais laquelle ? Et il affirmait que la France était spirituellement épuisée, que le classicisme avait fait son temps, et que l’Allemagne allait régénérer le monde. Mais comment ? Moi, je ne demandais qu’à l’écouter. Car c’était précisément l’espoir de découvrir, qu’elles fussent bolchévistes ou nationalistes, des valeurs nouvelles, qui m’avait arrêté en Allemagne.

L’Orient — on me parle naturellement de l’Orient. Mais son panthéisme, transposé à Berlin, y prend le ton d’une revendication guerrière : on appelle l’Asie aux armes. La Russie ? Mais son communisme, vu d’ici, se résorbe en slavisme conquérant. Des « valeurs nouvelles », ce n’est jamais que l’individu qui les crée. Où sont en Allemagne les individualités puissantes ? Quant aux doctrines façonnées à la grosse pour tout un peuple, je n’y vois que de rudes idoles. Les nations, à notre époque où elles empiètent sur le rôle des personnes, sont incapables de désintéressement, elles ne créent que des philosophies de combat. Je me méfie des passions collectives. Si l’Allemagne doit être sauvée — et nous aussi, car qui sommes-nous, Seigneur, pour condamner ? — elle ne le sera que par un solitaire.


A l’Altes Museum : un marbre du Ve siècle, déesse sans tête et sans mains, toute enveloppée d’une étoffe à mille plis, où transparaissent les seins et le ventre. Entourant les reins, l’étoffe revient draper la cuisse gauche. Elle est près d’une fenêtre, mais c’est d’elle que naît la lumière. Je l’ai longuement regardée vivre sa vie surnaturelle. Immobile, un corps est éloquent. Le mouvement exprime le désir, qui ne possède pas encore, ou symbolise la fuite qui ne possède plus. La certitude est statique. Je sais bien que l’évolution a été la grande vérité moderne, qu’il n’y a de philosophie, aujourd’hui, que de la durée. Mais cette noble déesse qui ne bouge pas, elle nie le relatif.

Plus loin, une Ménade, à la tête, aux bras, aux pieds coupés, danse, le sein nu. Et tout l’élan de la danse est donné par le pli de sa tunique légère, qu’animent deux genoux délicieux.


Au Bristol, près de moi, cet Allemand qui mangeait une omelette avec son couteau.