Ne pas oublier que les Allemands ont été précipités de la certitude qu’ils allaient gagner la guerre à la constatation qu’ils l’avaient lamentablement perdue ; qu’ils ont presque, à deux reprises, atteint Paris, presque affamé l’Angleterre, presque conquis la Russie, presque empêché l’Italie et presque retenu les États-Unis de se battre ; qu’ils ont, pendant quatre années, accumulé des victoires sonores pour les solder toutes en une défaite sordide ; que, durant le même temps, ils ont enduré un blocus aux effets terribles ; que, depuis l’armistice, ils ont été pour la plupart ruinés, privés de leurs rentes et de leurs retraites ; qu’ils ont assisté au renversement d’un régime en lequel ils personnifiaient leur patrie ; et qu’enfin ils sont convaincus qu’une catastrophe économique et sociale est imminente. Tant de secousses, suivies de dépressions, ce ballottage incessant d’une attente folle à un affreux désespoir, ont ruiné leur système nerveux. L’état de ce peuple est pathologique.
Tout au long du jour, on voit apparaître des journaux dont les manchettes violentes, l’une après l’autre, infligent à la foule de soudaines excitations. On distingue très bien, chez le passant qui se penche pour lire la formule en gros caractères, l’effet d’une décharge électrique.
Et alors, je m’explique mieux que beaucoup d’Allemands soient aujourd’hui d’une excitabilité maladive et que nombre d’autres aient sombré dans une morne apathie. Capables de soubresauts, ils sont néanmoins usés, réduits en loques. Mais alors, pour les rétablir, et l’Europe avec eux, est-il possible d’employer des raisonnements et la persuasion ? Leurs vainqueurs ne doivent-ils pas leur imposer un régime de malades, une tutelle ?
Il y a à Berlin vingt-cinq théâtres d’opérettes. Nous allons au Metropol, où l’on joue, pour la centième fois, Die schönste der Frauen. Salle bondée, public d’allure simple, malgré la cherté des places, et attentif. La pièce est idiote, mais la musique déborde de rythmes vifs et gais. Les interprètes, vêtus de costumes très modestes, chantent fort bien. Certains effets sont curieusement démodés, et l’on mesure là que le ton berlinois de l’élégance et de la coquetterie n’est plus au diapason du reste de l’Europe. Ainsi, une jeune actrice, désireuse de séduite un vieux prince, juge habile, après beaucoup de minauderies, de relever ses jupes jusqu’aux genoux. Un instant, j’ai cru voir un dessin de Mars dans l’ancien Journal amusant.
Là-dessus, devant ces jolies jambes, quelqu’un s’écrie : Ubi Beine, ibi patria. Ce quelqu’un est un admirable pitre, dont j’ai oublié le nom, qui fait rire toute la salle. Mais son comique est agressif, et la salle rit d’autant plus qu’il se montre plus hargneux. Même sur le théâtre, ici, nulle rondeur, nulle gentillesse. L’accent désagréable, l’autoritarisme imbécile sont considérés comme des traits normaux et qui prêtent à la plaisanterie : ils sont si fréquents qu’il faut s’en venger à la scène.
Le spectacle dure de sept heures et demie à onze heures. En sortant, nous allons prendre quelque chose au « Palais de Danses » (ô prestige du français : imagine-t-on un établissement de Montmartre portant un nom allemand ?) Grande salle pleine de lumières et de femmes, où le jazz retentit. Les gens sont tranquilles, ils se lèveront docilement quand, à minuit, on les préviendra que la police, en bas, réclame la fermeture. Ce lieu de fête est étonnamment bourgeois.
Et puis, dans la Friedrichstrasse, au sortir des boîtes de nuit et sous l’œil indifférent de cette même police, c’est un trafic de prostitution — prostitution impudente, mâle et femelle — tel que je n’en ai rencontré dans aucune capitale d’Europe.