Si le désir de comprendre ce qui se passe vous possède, comment n’irait-on pas, en écartant les préjugés et les abstractions, questionner sur place l’Europe d’aujourd’hui, cette Europe révolutionnaire et nationaliste, violente, ignorante, à moitié démolie, d’où montent, comme les fumées d’un sol volcanique, la haine, la douleur et l’espérance. Europe, vaste spectacle en désordre où l’homme se trahit de toutes parts. Europe, dont l’essentiel est dans les âmes.

Il arrive alors que ces inconnus à langage bizarre, à mœurs étonnantes, si vous les observez de près, vous constatez qu’ils vous ressemblent. Il n’y a pas d’exotisme, sinon en surface, et les grands phénomènes moraux sont partout les mêmes. Le dépaysement qui, après vous avoir amusé, vous inquiétait, vous rassure enfin, puisqu’il vous fait voir, sous une changeante apparence, une réalité qui ne change pas. L’étranger, même hostile, on ne peut s’empêcher de reconnaître sa similitude. Ce qui vous séparait, c’était la distance. Et, bien entendu, quand vous repartirez, la distance renaîtra, l’incompréhension. Mais c’est assez pour justifier les moralistes classiques qui définissent notre espèce, et la disent homogène. Que de complicités nous unissent à autrui ! Voyager, c’est poursuivre notre frère sous ses déguisements.


Quand je me dépayse, j’apprends que l’homme est partout différent et partout pareil. Il ne suffit pas que cette leçon soit contradictoire pour que je la repousse.

QUINZE JOURS A VIENNE
(Printemps 1923)

Même à notre époque dite de grande information, rien ne vaut d’aller consulter sur place. Vérifier la diversité des hommes et, sous leur bariolage, ce qu’ils ont d’identique, exercer son sens topographique, baragouiner une langue étrangère, questionner sans scrupules et s’étonner sans fausse honte — comment, pour de tels plaisirs, chacun ne voyage-t-il pas ? Un hasard m’ayant amené l’autre jour à Vienne, voici mon témoignage.


Dès qu’on aborde l’Europe centrale, on constate d’emblée l’effarement ou l’inquiétude que provoque l’occupation de la Ruhr. Dans les conversations, dans les journaux, on se heurte à ceci que, pour presque tout le monde, les responsabilités de la guerre, les dévastations commises par l’Allemagne et l’engagement qu’elle a pris de les réparer, sont des choses périmées, situées sur un autre versant de l’histoire et qui n’appartiennent pas au chapitre que nous vivons. Ce qu’il y a d’au moins logique dans le raisonnement franco-belge n’apparaît pas à des gens qui se refusent à relier les effets aux causes.

Les Autrichiens, donc, sont indignés. Mais il est curieux de démêler qu’à leur indignation se mêle comme une satisfaction secrète. Le tumulte de protestations auxquelles ils se joignent leur redonne quelque espoir. Alors que leurs voisins de la Petite Entente s’inquiètent de l’ébranlement général, des secousses données à cette porcelaine recollée qu’est l’Europe, ils se disent, eux, qu’ayant tout perdu, ils gagneraient peut-être quelque chose à une revision universelle. Les troubles qu’ils annoncent leur apporteraient, qui sait ? une compensation, — quand ce ne serait que de ruiner les autres autant qu’eux.

Durant ces quelques jours je n’ai entendu parler que de guerres imminentes. Un grand vieillard polonais, titulaire d’une des plus hautes charges de l’ancienne cour, m’affirmait, en un français d’une rare pureté, que les Russes massent des troupes considérables afin d’envahir la Pologne. Et le matériel ? Il m’expliquait alors que les Allemands ont réorganisé non seulement Poutiloff, mais de grandes usines dans le sud de la Russie, et que la production de guerre est abondante depuis plusieurs mois. Ailleurs, on craint un coup de force des Yougoslaves, on dénonce des préparatifs roumains. Bref, à entendre les Viennois, l’ordre international est plus instable qu’en 1914.