Qui sait, en effet, si l’Occident ne se laisse pas aller à une sécurité trompeuse ? Ce qui rassure un peu, c’est qu’un langage aussi alarmé s’explique non seulement par la déplorable situation des Autrichiens, mais encore par la tournure des esprits germaniques. Ceux-ci ont la hantise du gigantesque. Comme ils voyaient grand dans la prospérité, ils transforment leur ruine en désastre. Philosophes bien plus que psychologues, leurs imaginations impérialistes rêvent soit d’une catastrophe universelle, à la manière d’une Götterdämmerung, soit d’une rénovation messianique. Leurs penseurs sont mâtinés de prophètes. Rathenau, Spengler, Keyserling, Steiner, annoncent soit la fin de tout, soit une extraordinaire renaissance. Il faut bouleverser, convertir, recommencer comme après le déluge, rompre enfin avec l’époque abhorrée de la défaite. Puisque 1918 a pu se produire, l’humanité doit entreprendre un nouveau cycle, seule façon d’effacer, d’oublier l’affreux scandale. J’ajoute qu’à se pencher sur ce germanisme bouillonnant, on entrevoit, dans l’ombre furieuse, des sentiments, des caractères, qui excitent la curiosité. Que se passe-t-il là ? Lorsque je leur citais de grands noms de la France contemporaine, un Rodin, un Debussy, un Bergson, un Barrès, un France, mes interlocuteurs me répondaient : « Valeurs anciennes, produits raffinés d’une tradition. Nous, réduits à la détresse, nous sommes obligés de créer des valeurs nouvelles. Nous allons être des inventeurs. Privés de talents académiques, nous comptons sur des génies issus de la nécessité. — Où sont-ils ? demandais-je. — Connaissez-vous Schönberg, Kokoschka ? — Oui, un peu. — Kaiser ? — Oui, une pièce… — Sternheim, Unruh ? — De nom seulement… Et alors ils ricanaient, ils me jetaient d’autres noms, des titres, et leurs affirmations fiévreuses heurtaient mon ignorance d’homme qui doit presque tout à la France, à l’Angleterre, à l’Italie, et certes plus aux Scandinaves et aux Russes qu’aux Allemands. Sans doute serait-il bien badaud de donner sa confiance à de simples promesses, fussent-elles confuses. Mais il serait plus sot encore de croire que la défaite a stérilisé l’esprit germanique. Elle l’a surexcité, inspiré. Il veut prendre sa revanche sur tous les plans de l’esprit, répondre à n’importe quelles interrogations du genre humain. Les Allemagnes sont en état de grossesse.
Je ne suis pas sûr que ces œuvres nouvelles naissent à Vienne. Invinciblement, Vienne fait penser à un très beau décor de théâtre. Ces nobles perspectives ne sont-elles pas un effet d’optique, et ces monuments des cartonnages ? Derrière ces façades se sont évanouis une dynastie et un empire. Faute de soins et par l’absence de leurs véritables propriétaires, ces palais magnifiques, désormais vides comme des coquillages, se dégradent. Pendant la grande époque architecturale de Vienne, on a construit presque partout en stuc, et rien n’est plus triste que ces festons, ces guirlandes, ces pilastres — ce rokoko comme ils disent — qui s’effritent, ces pierres peintes qui s’écaillent. Il tombe ici autant de plâtras que d’illusions.
Des Viennois me répètent en soupirant : « Ah ! si vous étiez venu avant la guerre ! » Ou bien : « Ah, si vous étiez venu il y a deux ans ! » Car non seulement la Cour, la splendeur et la puissance impériales ont disparu, mais aussi les spéculateurs qui s’étaient donné rendez-vous après l’armistice et dont le tourbillon s’est transporté à Berlin. L’animation a diminué, la vie de société est réduite. Beaucoup d’aristocrates demeurent sur leurs terres de Bohême ou de Croatie, afin de se défendre contre l’expropriation. Les hôtels sont vides, et ferment des étages entiers, les restaurants n’ont que quelques tables occupées. L’existence est devenue très chère, la bourgeoisie, en proie à la misère, ne sort plus, ne mange pas tous les jours. J’ai entendu citer le cas de hauts fonctionnaires de l’ancien régime, de vieux généraux, qui meurent de faim au fond de mansardes. On marche dans Vienne comme dans une salle de fêtes démeublée. Que de fantômes errent par le Ring devenu trop large, à travers ce délicieux jardin du Belvédère dont les pelouses sont ornées de Chimères !
Avec ses deux millions d’habitants, Vienne n’a jamais été très féconde par elle-même. Elle a su acquérir des provinces pour les exploiter, rassembler des richesses qu’elle mettait en valeur. Elle a accumulé des tableaux qu’elle n’avait pas peints, des livres qu’elle n’avait pas écrits. Fastueuse, elle savait à merveille recevoir — dans tous les sens du mot. De là sa courtoisie, son élégance. Elle a contribué à la civilisation générale par des sourires plus que par des idées. Elle a compté des musiciens et des femmes, non des martyrs ou des révolutionnaires. Ville où l’on se promène avec délices et où l’on ne prend pas parti, qui vous fait des propositions et ne vous oblige en rien.
Aujourd’hui l’État autrichien a passé de cinquante millions d’habitants à huit. Il n’a plus le prestige de sa force et de sa fortune. Le flot de richesses qui coulait vers Vienne s’en va vers de nouvelles capitales. Vienne demeure un centre bancaire, et, pour quelques lustres encore, un lieu de culture et d’amusement pour les Balkaniques. Mais l’appauvrissement fera son œuvre inéluctable. Déjà les savants, les artistes sont dans la misère, les avocats, les médecins n’ont plus assez de clientèle. L’Université est encore de premier ordre. Mais les ressources commencent à lui manquer, des laboratoires se ferment, les bibliothèques ne peuvent plus se tenir au courant. Dans les hôpitaux certains procédés de traitement, trop coûteux, sont abandonnés. Les musées ne peuvent plus acquérir : pourront-ils même subsister ? J’ai entendu un Américain proposer de rafler d’un coup le magnifique musée impérial de peinture, ce qui permettrait à l’État d’éteindre sa dette : il se faisait fort de réunir aux États-Unis les fonds nécessaires. Et comme je me récriais à l’idée de tant de Rubens et de Rembrandt franchissant pour toujours l’Atlantique, l’Américain me répondit que l’art doit aller où sont la richesse et la vie, que Vienne ayant cessé, après plusieurs siècles, de se trouver dans ces conditions privilégiées, n’avait aucun droit à posséder des chefs-d’œuvre, et que les Européens, durant les temps qui arrivent, devaient se résigner à passer la main… Je crois en effet que nous n’avons pas encore épuisé toutes les conséquences de la guerre, et que les plus graves seront les chocs en retour.
Vienne est frappée de déchéance. Et comme ni Varsovie, ni Belgrade, ni Bucarest ne pourront jamais égaler ce qu’elle a été, ce qu’elle est encore pour quelque temps, il faut bien enregistrer ici une défaite, une bataille perdue pour nous tous.
Mais il faut ajouter tout de suite que, de cette catastrophe, les Austro-Hongrois sont les principaux responsables. Une des rêveries qui vous obsède dans Vienne, roule sur cette pensée que l’homme est l’aveugle artisan de son propre malheur. Que de fautes, ici, ont précipité la destinée, que de crimes inutiles ! On n’a vraiment pas le droit, quand on est à la tête d’un grand empire « multitudinaire », quand on est responsable d’un quart de l’Europe, de manquer à un tel degré de bon sens. On n’a pas le droit d’être à la fois léger, brutal et ignorant. En politique intérieure le gouvernement autrichien pratiquait la méthode de la provocation : le jour où il a étendu cette méthode à la politique extérieure, l’explosion s’est produite. Pour s’en convaincre, il faut lire l’ouvrage d’un grand journaliste, Wickham Steed, qui, du fond de son bureau, a beaucoup contribué à l’écroulement de la double monarchie. On m’a affirmé à Vienne qu’il regrettait son œuvre. Et M. Seton-Watson aussi. Si mes souvenirs des conversations que j’ai eues à Londres avec ces deux hommes éminents sont exacts, cette affirmation m’étonne.
D’ailleurs, les Autrichiens reconnaissent eux-mêmes leur génie pour la gaffe. J’ai entendu un des auteurs de l’ultimatum à la Serbie déclarer bénévolement que l’Autriche, telle qu’elle datait de 1806, n’avait pu vivre que jusqu’en 1867. Le « compromis » lui avait redonné une nouvelle vigueur, sous la forme austro-hongroise, mais elle en avait en cinquante ans épuisé le principe. Il lui manquait, en 1914, la foi et les forces nécessaires à la vie. Un diplomate qui a été le bras droit du comte Berchtold m’a exposé les divers partis auxquels l’Autriche aurait pu, aurait dû se ranger durant le XIXe siècle, et qui auraient peut-être été, disait-il, son salut. « Après Sadowa — pour lui Königgrätz — nous avons envoyé un archiduc à Paris afin de négocier une alliance. Mais sans succès. En 1870, nous avons hésité à intervenir… Trop tard… Après 70, nous avons envisagé de faire ceci… faire cela… Nous ne l’avons pas fait. » Sur la conduite de la dernière guerre, que de regrets encore. Certaines troupes — les croates, les hongroises — étaient excellentes. Mais les autres ! Et quels chefs ! Mon interlocuteur l’avoue : « Tantôt, rassurés sur le front russe, nous portions nos forces sur le front italien, et justement alors le front russe se réveillait, nous obligeait à ramener les troupes d’un bout à l’autre de l’empire. Tantôt nous lancions une offensive contre les Russes au moment précis où les Italiens nous eussent offert une moindre résistance. » On se rappelle comment furent menées les négociations pour une paix séparée, celles pour l’armistice. Tant d’hypothèses demeurées vaines ! L’histoire d’Autriche, dans les temps modernes, c’est une suite d’occasions manquées.