On plaindrait cette grande infortune si les responsabilités de 1914 n’étaient encore trop présentes à la mémoire. Il faut lire dans le remarquable ouvrage intitulé : Heures tragiques de l’avant-guerre les pages si fortes où M. Raymond Recouly décrit par les faits la fatuité puérile et, encore une fois, l’ignorance invraisemblable des dirigeants austro-hongrois. Jusqu’au dernier moment ils ont cru, dur comme fer, que le conflit demeurerait localisé entre eux et les Serbes. L’héritier d’un grand nom me disait : « J’ai mobilisé comme officier de cavalerie, persuadé que l’expédition ne demanderait que quelques jours. » Et il ajoutait, avec un sourire plein de grâce : « Et ce sont les Serbes qui nous ont battus. Je me rappelle, après la défaite subie par Potiorek, le galop éperdu de notre fuite pour passer les ponts du Danube qui étaient déjà sous le feu de l’artillerie. »

Les Autrichiens sont des gens charmants, les mieux élevés du monde, sympathiques dès l’abord, mais ils étaient devenus incapables de conduire leur État. Une des raisons de cette incapacité, je la vois dans le mépris qu’ils professent encore pour quiconque, dans l’empire, n’était ni Autrichien, ni Hongrois. C’est là un sentiment que nous ignorons en Europe occidentale et qu’il est indispensable de connaître pour comprendre les événements. Presque toujours la psychologie donne les clefs de la politique. Pour nous un Belge vaut un Espagnol, un Italien vaut un Anglais. Mais le Hongrois dédaigne de toutes ses forces un Tchèque ; un Viennois s’estime avec sincérité d’une autre essence que n’importe quel Yougoslave. Ajoutez encore que les dirigeants autrichiens étaient tous des aristocrates à la façon de l’ancien régime, pourvus de propriétés immenses, de fortunes colossales. Ils vivaient entre eux, séparés du reste de l’humanité par leur luxe, leur oisiveté, et d’innombrables domestiques. La réalité contemporaine leur échappait. Ajoutez enfin que ces grands seigneurs affichaient un loyalisme fidèle, éprouvaient un vif sentiment de solidarité de classe ; mais le patriotisme, tel que nous le connaissons, ne leur était pas très familier. Et cela parce que leur pays ne formait pas une nation mais un assemblage de provinces, ou plutôt de domaines dont, sous la protection d’une dynastie, d’une administration et d’une armée, ils tiraient des avantages personnels. Absorber la Bosnie et l’Herzégovine, envahir la Serbie, ce n’était pas obéir à un sentiment national, c’était aller chercher, comme des enfants gourmands, de nouveaux profits.


Après tant de malheurs, l’Autriche a connu enfin une faveur du sort. La Société des Nations l’a tirée d’affaire au moment précis où elle allait expirer. Je n’entreprendrai pas d’expliquer comment. Mais j’ai recueilli sur place des soupirs de soulagement. En somme la S. D. N. a sauvé l’Autriche du socialisme, en suspendant l’exercice d’un régime funeste ; elle lui a donné en la personne d’un Hollandais résolu, M. Zimmermann, un contrôleur qui l’oblige à réduire ses dépenses, à renvoyer ses fonctionnaires et à cesser d’imprimer des billets. Enfin elle lui a procuré de l’argent. La couronne est maintenant stabilisée, et les gens recommencent à faire des dépôts dans les caisses d’épargne. D’autres progrès suivront.

Tout n’est donc pas perdu. L’Autriche, certes, n’est plus une grande puissance, mais changeant totalement d’espèce, elle peut s’accommoder d’être une république tranquille qui, à force de travail, retrouvera une certaine prospérité. Qu’elle prenne exemple sur sa voisine helvétique, plus petite qu’elle, et qui, pas plus qu’elle, n’accède à la mer ou ne possède de matières premières. Et puis, me semble-t-il, ce qui lui permettra de triompher des difficultés, le meilleur atout, en somme, de son jeu, c’est le caractère viennois.

On a pu lui reprocher sa légèreté, à l’époque où elle prenait la place de vertus plus fortes et nécessaires à l’empire. Mais aujourd’hui ? Maintenant que l’empire a disparu, cette bonhomie n’aide-t-elle pas le Viennois dans sa détresse ? Être superficiel, c’est sans doute le seul moyen de supporter une telle tragédie. S’il devenait sérieux, à la manière d’un Écossais par exemple, le Viennois se suiciderait. Mais il flotte sur les événements, et il met toute sa force d’âme à sourire. Un diplomate étranger me racontait que, pendant la guerre, lorsque les vendeurs de journaux répandaient les pires nouvelles dans les cafés, — ces beaux cafés luxueux et bondés, les forums de l’Europe centrale, — on voyait les consommateurs s’attrister, se taire. Et puis, sotto voce d’abord, l’orchestre entamait la mélodie à la mode, qui retentissait bientôt dans le silence comme un hymne national. Alors les consommateurs relevaient la tête, s’épanouissaient, et en fredonnant oubliaient la guerre. La puissance de la musique sur ce peuple est prodigieuse. Le moral des Viennois est soutenu par six théâtres d’opérette qui jouent tous les soirs devant des salles pleines. Après quoi on se rend au dancing. Lorsque l’empereur Charles mourut, les mauvaises langues disant que les Viennois en furent extrêmement affligés, ajoutaient : « Ils se mirent en noir pour danser. »

Cette mobilité d’humeur, ce refus d’approfondir, et, malgré le sort, cet optimisme, se retrouvent dans les choses de l’amour. Le Viennois ne pense qu’aux femmes, et l’admiration qu’il leur porte à toutes l’empêche de se consacrer à une seule. Elles sont d’ailleurs fort attrayantes et une des premières surprises du voyageur est d’entendre des personnes si fines et élégantes parler en allemand. Chaque année il est un air de l’opérette à la mode qui circule à travers toute la ville, de bouche en bouche, aérien et subtil consolateur. Celui de 1923 a comme refrain :

Pourquoi courir après une femme ou un tramway ?

Il en passe toutes les cinq minutes…

Un Italien de mes amis, rencontré là-bas, m’exprimait son étonnement un peu choqué d’une telle inconstance : « Chez nous, disait-il, l’amour est plus grave. Ici on n’y attache aucune importance. A la différence de mes compatriotes, les Autrichiens ne sont ni chastes, ni jaloux. » C’est en faisant l’économie des passions que Vienne achèvera sa convalescence.