D’ailleurs il serait absurde de conclure trop vite que tous les Viennois sont des farceurs. Il y a ceux, innombrables, que l’étranger ne voit pas, et qui souffrent en silence. Cette passion de la musique ne s’adresse pas seulement à la musique légère. D’admirables concerts, notamment ceux de la Philharmonique, dirigés par Weingartner, l’Opéra, que dirigent Richard Strauss et Schalke, en font foi. L’Opéra est unique au monde. J’y ai entendu des représentations de Mozart et de Wagner qui étaient incomparables. Ni Bayreuth, ni Munich — et je veux dire même le Munich du Residenz Theater — n’ont jamais approché d’une telle perfection.

Ce prestige de leur Opéra enorgueillit à juste titre les Viennois. Telle cantatrice, engagée au Metropolitan à des conditions fabuleuses, a préféré renoncer aux dollars et revenir chanter parmi ses camarades. Chacun, dans cette noble maison, a la fierté de servir la cause de l’art, et de collaborer à un merveilleux ensemble. Et malgré sa détresse, le public remplit la salle, il demande à la musique les mêmes secours qu’à la religion. Un soir qu’on jouait la Walkyrie et que toutes les places étaient vendues depuis la veille, je vis le vestibule du théâtre rempli d’une foule de jeunes gens et de jeunes femmes, silencieux et navrés, qui attendaient. Payer cent mille couronnes un fauteuil leur était interdit. Alors ils regardaient passer les personnes qui pouvaient s’acheter ce bonheur. Et certains, vaincus par leur désir, les interpellant, leur demandaient, comme un pauvre une aumône : « Donnez-moi votre billet, je vous en prie. »

Voilà pourquoi même les socialistes tiennent à subventionner les théâtres officiels, et très largement. Luxe et beauté sont nécessaires aux Viennois : ne pouvant plus les connaître dans la vie, ils les évoquent sur la scène. Les traditions d’apparat de l’ancienne Cour sont peut-être les seules qui subsistent, très vivantes, et devenues nationales. Ainsi l’État entretient toujours les fameuses écuries de chevaux espagnols qui appartenaient à l’empereur. De temps à autre, des représentations équestres sont données. Et pour montrer la fidélité de ce peuple à l’élégance d’autrefois, les écuyers et piqueurs, encore aujourd’hui, dans les reprises quotidiennes et sans témoins au manège, portent, comme au temps de Marie-Thérèse, la perruque et l’uniforme à la mode du XVIIIe.

Cependant je me rappelle surtout avoir vu, dans l’immense salle des « redoutes », à la Hofburg, blanc et or, tapissée d’une suite de Gobelins d’après Boucher, de merveilleux danseurs descendre par couples un escalier à double révolution, et, solennels et rythmés, danser, au son des violons et du clavecin, des ballets de Couperin et de Rameau. Ce spectacle délicieux, subventionné par un État ruiné, prenait, par reflet, une grandeur émouvante.


Si pitoyable qu’elle soit, l’Autriche, on le voit, a des motifs d’espérer son relèvement. Ajoute-t-elle à ceux que nous venons de dire le rêve secret de se rattacher à l’Allemagne ? Je l’ignore. J’ai assisté là-bas à des manifestations d’étudiants nationalistes décorés de la fameuse « croix cramponnée ». Un jour, ils ont tapé sur les Juifs, un autre jour sur les Tchèques. Ces bagarres n’ont pas eu l’air de troubler le public. En dépit des pangermanistes — probablement soutenus et excités par Munich — l’Autriche recherche surtout la tranquillité. Elle est passive plus encore que pacifique. L’Allemagne, pour le moment, ne lui paraît pas un refuge très sûr. Et d’autre part elle sait bien que si elle entamait avec sa voisine du nord des pourparlers en vue d’une alliance ou d’une fusion, sa voisine du sud, l’Italie, occuperait Vienne militairement.

Seulement, si l’on veut, et à juste titre pour la paix de l’Europe, tenir l’Autriche éloignée de l’Allemagne, il ne faut pas se borner à le lui interdire par la force. Il serait meilleur qu’elle trouvât elle-même un avantage à cette séparation. Ne pourrait-on pas aider Vienne à devenir la métropole d’un germanisme assimilable pour les autres peuples ? La statue de Gœthe — d’un Gœthe, il est vrai, assez déprimé — se dresse sur le Ring : c’est une indication. Le jour où l’Allemagne de Weimar se tournerait vers l’Autriche de Mozart, on verrait peut-être se produire une dissociation du pangermanisme d’avec le germanisme. Divorce vraiment nécessaire, auquel Vienne pourrait contribuer.

D’autre part, il serait urgent de ne pas laisser les Viennois à leur solitude. Par la faute du change, ils ne peuvent plus voyager, ils se bornent à recevoir, — et fort bien, je le répète, — des visites. Or, sauf les hommes d’affaires, personne ne va les visiter. Le champ est laissé libre aux Allemands. Et cependant, pour les distraire, les réconcilier avec leur sort, et, plus simplement, pour leur apporter la sympathie que méritent toujours des malheureux, il serait bon de leur faire connaître d’autres Européens. Le génie français, en particulier, serait apte à cette œuvre d’humanité, d’ailleurs favorable à ses intérêts. Mais il est absent. Avec quelle pressante curiosité des écrivains, des artistes m’ont interrogé sur la littérature et la peinture contemporaines. C’est que les revues, les livres ne leur parviennent plus. Aux vitrines des libraires, les quelques volumes venus de Paris sont toujours les mêmes et se réduisent presque à deux que l’on devine : l’abjecte Garçonne ou l’absurde Batouala.

Un de ces écrivains d’Autriche me disait : « Nous nous demandons pourquoi les Français ne se montrent pas davantage. Partout on les attend, pour les aimer ou pour subir leur prestige. Le privilège de leur langue est menacé : qu’ils la fassent retentir. Leur politique est contestée : qu’ils expliquent qu’elle est légitime et dans l’intérêt de tous. Avec notre presse inféodée, en partie, à Stinnes, comment le saurions-nous ? » Si je rapporte ces paroles d’un Viennois, c’est qu’elles correspondent à mes observations. Cette campagne à entreprendre, non de propagande mais de rayonnement, me paraît d’autant plus nécessaire que le monde moderne s’ordonne de plus en plus selon le principe de la race. Or la France, et voilà ce qui l’isole parfois des autres, n’est pas une race mais une nation. Le panlatinisme ne représente qu’une idée creuse : l’anglo-saxonisme, le germanisme et le slavisme sont des réalités de jour en jour plus agissantes. Au milieu de ces groupements énormes que meuvent les intérêts et les passions, la France peut jouer le rôle admirable d’interprète de la raison, précisément parce que, moins que d’autres, elle obéit aux appels obscurs de l’instinct. C’est peut-être en voyageant qu’on découvre à quel point elle est nécessaire à l’Europe.

EN HONGRIE