Tout d’abord, mon contentement de l’Église d’Angleterre subit un certain choc lorsque je découvris quelle très petite chose, et très peu importante, était, en réalité, la communion anglicane. Nous voyagions, en effet, à travers la France et l’Italie, rencontrant au passage d’innombrables églises dont les fidèles ne savaient rien de notre « catholicisme » national. Souvent déjà, auparavant, j’avais été sur le continent ; mais je n’y étais plus retourné depuis que je m’étais officiellement identifié à l’Église d’Angleterre. A présent, je regardais tout ce qui m’entourait avec des yeux plus professionnels, et grande était ma stupeur de constater que nous n’y tenions aucune place. Ce vaste continent semblait tout à fait ignorer notre existence ! Moi-même qui me croyais un prêtre, je ne pouvais pas me dire tel à des étrangers sans devoir ajouter des clauses distinctives !

Enfin nous arrivâmes à Louqsor, et je dus, à l’occasion, assister le chapelain anglican de l’hôtel dans la célébration des offices. Mais tout cela, décidément, m’apparaissait bien isolé et bien provincial. De plus, ce chapelain se trouvait être de tendances fortement évangéliques, et je me rendais compte de n’avoir rien de commun avec lui. Jamais, par exemple, il n’aurait rêvé de s’intituler « prêtre ». (J’ajouterai que ce chapelain était destiné à périr bientôt, avec toute sa famille, dans le tremblement de terre de Messine, où il s’en était allé remplir les fonctions de pasteur anglican.)

II

Ce malaise croissant se trouva confirmé un jour où, durant une promenade à cheval que je faisais dans les villages voisins, j’étais entré, par simple caprice, dans la petite église catholique de Louqsor. Cette église était perdue au milieu des cabanes de boue du village ; il n’y avait autour d’elle aucune atmosphère de protection européenne, et je dois avouer que son intérieur était aussi peu engageant que possible, avec une énorme quantité de mousseline sale et de papier découpé. Et cependant je suis aujourd’hui convaincu que c’est là que, pour la première fois, quelque chose qui ressemblait à une foi expressément catholique s’est éveillé en moi. L’église faisait si évidemment partie de la vie du village ! Elle était de niveau avec les maisons arabes : elle restait ouverte toute la journée ; et puis elle se trouvait exactement pareille à toute autre église catholique du monde entier, sauf pour ce qui était de l’indigence de son ornementation artistique. Elle n’avait rien d’une espèce d’appendice à la vie européenne, emporté par une certaine nation, à travers le monde (un peu comme un tub en caoutchouc), pour offrir aux touristes de cette nation un surcroît de « confort », ou pour leur procurer une sensation de familiarité. Et si même cette église ne possédait pas un seul converti, du moins elle m’apparaissait accessible à tous, ce qui la distinguait encore de notre chapelle de l’hôtel.

Toutes ces choses, je ne puis pas affirmer que je les aie expressément reconnues sur-le-champ ; mais, en tout cas, c’est sûrement dans cette petite église, que, pour la première fois, il m’est venu à l’esprit de concevoir sérieusement que Rome pouvait avoir raison, et nous avoir tort, si bien que, dorénavant, mon ancien mépris pour le catholicisme a commencé à se mêler d’une nuance de crainte respectueuse. Afin de me rassurer, je me suis empressé de me lier d’amitié avec le prêtre schismatique copte de l’endroit ; et même je me souviens de lui avoir envoyé une paire de chandeliers en cuivre, pour son autel, après mon retour en Angleterre.

Une autre conséquence de cette impression fut que je commençai à raisonner un peu avec moi-même, pour me fortifier délibérément dans ma position d’anglican. Pendant mon séjour au Caire, j’avais eu deux audiences du patriarche copte ; je lui écrivis maintenant, de Louqsor, pour lui demander le droit d’être admis à la communion dans les églises coptes, tout cela par suite de mon désir de me persuader que nous n’étions pas aussi isolés que semblaient l’indiquer les apparences. Je ne m’inquiétais nullement de savoir si les Coptes étaient teintés ou non d’hérésie (car l’on connaît le proverbe anglais sur la discrétion forcée des habitants d’une maison de verre) ; mais l’unique chose qui me préoccupât était de songer que nous autres, anglicans, faisions au monde l’effet d’être tristement isolés ! En d’autres termes, je commençais pour la première fois à prendre conscience d’une aspiration instinctive vers la communion catholique. Une Église nationale, hors de sa nation, c’était décidément quelque chose de bien misérable ! Le patriarche, d’ailleurs, ne daigna point me répondre, et je demeurai tout frémissant d’une vague honte.

III

Encore mon malaise s’accrut-il lorsque, au sortir de Louqsor, je passai par Jérusalem et par la Terre sainte. Là aussi, dans ce berceau du christianisme, je constatai que nous étions moins que rien. Il est vrai que l’évêque anglican de Jérusalem me témoigna une extrême bonté, me pria de prêcher dans sa chapelle, me fit cadeau d’une petite croix d’or, et obtint pour moi la permission de célébrer la communion dans la chapelle d’Abraham. Mais cette dernière faveur elle-même fut loin d’avoir de quoi me rassurer. Il nous était défendu de nous servir de l’autel grec ; on avait dû apporter du dehors une table, ainsi que les ornements habituels, prêtés par une pieuse confrérie anglicane ; et ce fut dans ces conditions que, tout distrait et gêné, épié curieusement de la porte par un groupe de Grecs, je célébrai ce qu’alors je croyais être les mystères divins, avec une impression de solitude qui me pesait lourdement.

La même chose se retrouvait dans toutes les Églises. Chaque secte imaginable de l’Orient, hérétique ou schismatique, avait son tour à l’autel du Saint-Sépulcre : car chacune avait au moins derrière soi la respectabilité de plusieurs siècles, une sorte de continuité historique. Je pus voir, notamment à Bethléem, des rites bien étranges et bien invraisemblables. Mais l’Église anglicane, celle que j’avais été accoutumé à considérer comme le tronc sain d’un arbre pourri, celle-là n’avait de privilèges nulle part. C’était comme si elle n’eût pas existé ; ou plutôt je la voyais reconnue et traitée par le reste de la chrétienté, simplement, comme une secte protestante d’origine toute fraîche. Par une manière d’affirmation solennelle, je me mis à porter publiquement ma soutane dans les rues, à la grande consternation de quelques protestants irlandais dont j’avais fait la connaissance, et dont je me souviens que, dès lors, je me sentais fort ennuyé de songer que j’étais en pleine communion religieuse avec eux. J’eus même une véritable querelle avec un marchand du pays qui m’avait dit que, malgré ma soutane, il supposait que je n’étais pas un prêtre, mais un pasteur.

Il y avait d’autres pasteurs, dans le groupe en compagnie duquel je me rendis à Damas ; et deux ou trois d’entre nous, chaque matin avant de partir, célébrions le service de communion dans l’une des tentes. L’un de ces pasteurs, un Américain très pieux et d’un sérieux profond, non seulement récitait tout haut son office à cheval, mais avait amené avec soi ses vêtements cultuels, ses vases, ses chandeliers, et ses hosties, dont je me servais, moi aussi, avec une joie secrète. Je suis heureux d’ajouter que ce pasteur, de même que moi, a été plus tard reçu dans l’Église catholique, et ordonné prêtre.