[4] J’ai publié naguère, à la librairie Perrin, une traduction de cette lumière invisible, en y intercalant quelques autres récits d’un genre analogue, mais qui, ceux-là, avaient été écrits par le P. Benson après sa conversion définitive au catholicisme (T. W.).

Avant, pendant, et après la rédaction de ce livre, je me suis senti de plus en plus attiré par le mysticisme. J’avais écarté de moi la contemplation froide et positive du dogme, et m’étais efforcé de cacher celui-ci sous la réalité plus chaude d’une expérience intime d’ordre spirituel. Dans mon livre même, je tâchais à imprégner du dogme l’essence des récits, bien plutôt qu’à l’exprimer explicitement. On m’a aussi demandé si les histoires que je racontais étaient « vraies » ; à cela je puis répondre seulement que le livre, dans son ensemble, n’a pas d’autre prétention que d’être une œuvre du genre romanesque. Et je crois, d’ailleurs, qu’il m’a été donné là de réussir assez heureusement à me maintenir sur le terrain moyen entre le catholicisme et l’anglicanisme, puisque le livre continue, aujourd’hui encore, à trouver maints lecteurs à la fois parmi les catholiques et les anglicans. Mais sans aucun doute j’étais encore, à cette date, très profondément pénétré d’anglicanisme ; car, lorsque j’ai écrit l’une des histoires du livre où je montrais une religieuse en prière devant le Saint-Sacrement, j’avais dans l’esprit un couvent anglican où j’étais allé plusieurs fois, et je me suis également beaucoup inspiré de l’atmosphère de l’endroit même où je demeurais pendant que j’écrivais ce récit — le presbytère anglican de Saint-Cuthbert, à Kensington, où le Saint-Sacrement est conservé nuit et jour sur l’autel.

II

Oui, la fortune de ce petit livre — ou plutôt la différence des personnes qui goûtent ce livre et de celles à qui il déplaît — m’apparaît, elle aussi, bien significative. En fait, la Lumière invisible rencontre plus de succès auprès des anglicans qu’auprès des catholiques. Et, certes, il est naturel que certains anglicans se plaisent à rechercher, dans mon livre, le témoignage de ma triste décadence, à la fois littéraire et spirituelle, depuis que j’ai quitté l’Église d’Angleterre : mais, en dehors même de ce point de vue particulier, c’est chose certaine que les anglicans préfèrent infiniment ma Lumière invisible à tout ce que j’ai écrit depuis lors, tandis que la plupart des catholiques, et moi-même avec eux, estimons que le livre intitulé : Richard Raynal, solitaire, est beaucoup mieux écrit, et d’une portée religieuse bien supérieure. J’avouerai même que, pour ma part, je ressens une vive antipathie à l’égard de ma Lumière invisible, du moins au point de vue spirituel. J’ai écrit ce livre dans un état d’excitation fiévreuse, et sous l’influence de ce qui m’apparaît maintenant comme une sentimentalité maladive. Je m’entraînais à me rassurer concernant la vérité de la religion, et cela m’avait conduit à prendre un ton affirmatif et catégorique qui, plus d’une fois, n’était pas exempt d’affectation. J’ajouterai que le livre risque même, sous certains rapports, d’être malfaisant ; car il suppose que l’intuition spirituelle, ou même la simple imagination, constitue un élément essentiel de toute expérience religieuse, et que la réalisation personnelle est un mode de croyance préférable à celui de la simple foi d’une âme qui se borne à recevoir la vérité divine de la main d’une autorité divine. Pour les catholiques il est presque indifférent de savoir si l’âme se trouve en état de « réaliser », de transformer en objets de vision personnelle, les faits révélés et les principes de la vie spirituelle ; l’unique chose importante est que la volonté y adhère, et que la raison les approuve. Mais pour les anglicans, dont la théologie ne comporte pas de fondement raisonnable, et parmi lesquels l’autorité est, il faut bien le dire, inexistante, il est beaucoup plus naturel de placer le centre de gravité dans les émotions, plutôt que dans la raison unie à la volonté. La raison, pour eux, doit être continuellement étouffée, même dans sa propre sphère légitime, et la volonté presque toujours concentrée au-dedans de soi. De telle sorte que le seul mode de vie spirituelle, pour les anglicans, le seul royaume où opère la spiritualité, se trouve être l’expérience du sentiment individuel. Et si l’antipathie que m’inspire aujourd’hui mon premier livre peut paraître exagérée, cette exagération doit provenir d’une sorte de réaction contre les erreurs et les vaines ombres au milieu desquelles j’ai eu longtemps à vivre.

III

Je voudrais expliquer, à ce propos, de quelle façon je réussissais à conserver ma foi dans les ordres anglicans. Je me disais qu’il y a deux choses dans la réception d’une grâce : le fait lui-même et le mode de réception. Le fait est affaire d’intuition spirituelle, le mode, de perception intellectuelle. Pour ce qui concernait le fait, la communication réelle entre Notre-Seigneur et mon âme, telle qu’elle se produisait surtout dans certains moments solennels, là-dessus je n’éprouvais pas le moindre doute ; non plus que je n’en éprouve encore aujourd’hui. Sans aucune espèce d’hésitation, je continue à déclarer que mes communions, dans notre chapelle de Mierfield et ailleurs, les confessions que je faisais ou celles que j’entendais pendant ma période d’anglicanisme, demeureront toujours parmi les moments les plus sacrés de ma vie. Leur dénier toute réalité, ce serait en vérité trahir Notre-Seigneur et répudier Son amour. Mais il en va tout autrement du mode de réception. Pendant que j’étais dans l’Église d’Angleterre, j’acceptais, à peu près jusqu’au dernier jour, l’affirmation par laquelle cette Église garantissait que j’étais un prêtre, et j’en déduisais naturellement que la grâce de mon ordination avait une valeur sacramentelle ; tandis que plus tard, lorsque je me suis soumis à Rome, j’ai accepté avec une sécurité bien plus grande, avec un consentement intérieur tout autant qu’extérieur, l’affirmation suivant laquelle je n’avais jamais été prêtre si peu que ce fût. Rome ne m’a jamais demandé de rien admettre des choses parfaitement absurdes et blasphématoires que les anglicans l’accusent volontiers d’exiger de ses nouveaux fidèles, comme, par exemple, la nature diabolique, ou même simplement illusoire, de la grâce accordée par Dieu à ceux qui sont de bonne foi dans des croyances erronées. Dans mes confessions anglicanes, je faisais des actes de contrition parfaitement valables, et tâchais de mon mieux à accomplir le sacrement de pénitence ; dans mes communions, j’élevais mon cœur vers le Pain de Vie ; et, en conséquence, Notre-Seigneur n’aurait pas été le Récompenseur de tous ceux qui le servent s’Il n’était pas venu à moi durant ces instants, et n’avait pas répondu à mon appel par Sa sainte visitation.

Toutes ces choses que je viens d’écrire, je les ai comprises bien longtemps avant que ma soumission à Rome devînt imminente ; et lorsque mes supérieurs ou mes frères me disaient que je coupais des cheveux en quatre, ce reproche ne parvenait aucunement à me troubler. Je savais, dès lors, que l’épaisseur d’un quart de cheveu pouvait parfois constituer une grande distance.

IV

Pendant l’été de 1902, je dis à ma mère, au cours d’une promenade avec elle, que j’avais eu des troubles intérieurs touchant la validité de l’anglicanisme ; mais je lui affirmai que mes troubles s’étaient de nouveau dissipés, et je lui promis que, s’ils faisaient mine de reparaître, je viendrais aussitôt m’en entretenir avec elle. Or, dès la Noël suivante, je me vis dans l’obligation de tenir cette dernière promesse ; et en vérité, je ne saurais dire combien je fus touché de la manière dont ma mère accueillit ma confidence. Depuis lors, elle et mon supérieur furent tenus au courant de chacune des phases de la crise que je traversais. J’exécutais à la lettre chacune de leurs recommandations, je lisais tous les livres que l’on me donnait, et qui avaient pour objet de défendre le point de vue anglican ; je consultais toutes les autorités vivantes que l’on me proposait. J’ajouterai que ma mère et mon supérieur m’ont traité, l’un et l’autre, jusqu’au dernier jour, avec une bonté et une sympathie extrêmes. Sous tous les rapports, je me félicite aujourd’hui d’avoir agi à leur égard comme je l’ai fait : car tous les deux, ma mère et mon supérieur, lorsqu’ensuite je me suis soumis à Rome, et que, suivant l’usage en pareil cas, un flot d’accusations s’est répandu sur moi, se sont empressés d’informer tous leurs correspondants de la fausseté absolue de ces accusations, du moins en ce qui touchait ma prétendue dissimulation.

V