Mon père était, au total, un représentant presque parfait de la Haute Église d’autrefois. Il avait un amour profond de la dignité et de la splendeur du culte divin, un grand sentiment de l’autorité de l’Église, et une orthodoxie inébranlable à l’égard des fondements généraux de la foi chrétienne. Et cependant il avait beau répéter, avec beaucoup de sérieux sous son ton de plaisanterie, qu’il aurait dû avoir été un chanoine dans une cathédrale française ; il avait beau réciter scrupuleusement, chaque jour, les prières du matin et du soir imposées par l’Église anglicane ; il avait beau aimer infiniment l’histoire de l’Église et la connaître à fond, tout de même que l’histoire des liturgies chrétiennes et les écrits des Pères : tout cela ne l’empêchait point, suivant ce qui me semblait dès ce moment, de manquer sur certains points particuliers à l’application de ses principes. Par exemple, il n’y a point de coutume plus fortement enracinée dans l’antiquité, ni enjointe plus explicitement dans le Livre de Prières anglais, que celle du jeûne du vendredi ; il n’y a guère de discipline ecclésiastique plus primitive que celle qui interdit le mariage d’un homme qui a déjà reçu les ordres majeurs ; et il n’y a rien de plus clair, — me disais-je à ce moment, — parmi les questions disputées touchant le mariage, que le principe suivant lequel la rupture du lien matrimonial en faveur de l’un des conjoints, avec permission pour lui de se remarier, a simultanément pour effet de relever du même lien l’autre conjoint. Or, je me trouve encore tout à fait hors d’état de comprendre, — surtout en me rappelant l’amour enthousiaste de mon père pour ce que j’appellerais la coutume chrétienne, — de quelle façon cet homme plein de bon sens et de foi justifiait son attitude à l’égard des trois points susdits ; car je ne me souviens pas que jamais il se soit abstenu de viande un vendredi, ni aucun autre jour, — tout en ne se faisant pas faute de se mortifier, je le sais, par maintes autres pratiques ; — pareillement, je ne l’ai jamais entendu soulever la moindre objection théorique en présence de mariages contractés par des prêtres ou évêques anglicans ; et enfin je me rappelle que toujours, lorsqu’un divorce avait été prononcé par la loi civile, mon père était d’avis que le conjoint « coupable » n’avait pas le droit d’obtenir de l’Église la bénédiction d’un second mariage, tandis que l’autre conjoint en avait le droit.
De même je n’ai jamais pu comprendre, depuis le début, de quelle manière mon père interprétait ces paroles de son Credo : « Je crois en la Sainte Église catholique. » Je me souviens qu’il retranchait de l’unité extérieure de cette Église les confessions chrétiennes qui n’admettaient pas la succession épiscopale ; d’autre part, comme j’aurai à le raconter bientôt avec plus de détail, il hésitait sur la question de savoir si l’Église de Rome se trouvait ou non déchue de sa place dans le corps du Christ ; tandis que, par ailleurs encore, il témoignait de la plus grande sympathie pour certains groupes de chrétiens orientaux dont les dogmes avaient été explicitement condamnés par des conciles que lui-même, mon père, reconnaissait avoir été pleinement œcuméniques.
De même encore je n’ai jamais bien compris son attitude à l’égard de doctrines telles que celle du sacrement de pénitence. En théorie, il maintenait fermement que Jésus-Christ avait donné autorité à ses ministres d’absoudre et de remettre les péchés des fidèles repentants ; et lui-même, en pratique, durant une certaine crise de ma vie, m’a recommandé de me confesser à un « discret et savant » pasteur de sa connaissance ; et cependant, autant que je sache, jamais il n’insistait sur l’utilité de la confession en général, et jamais lui-même ne recourait à la confession. Il croyait pleinement au pouvoir des clefs transmises par Jésus à Pierre : mais en même temps il semblait estimer que ce moyen d’être soulagé ne devait être employé que si nul autre moyen ne réussissait à procurer la paix de l’âme. En un mot, il semblait admettre que l’autorité conférée, dans des conditions extraordinairement solennelles, par le Christ à ses apôtres n’était aucunement nécessaire pour le pardon du péché mortel commis après le baptême.
Après cela, je suis tout à fait sûr que mon père ne se croyait pas du tout inconséquent, et avait des principes qui réconciliaient, à ses propres yeux, ces apparentes contradictions. Mais ce qu’étaient ces principes, jamais je n’ai pu le savoir. Car encore que rien ne lui fût aussi agréable que d’être consulté par ses enfants sur des matières religieuses, en fait mon vénéré père n’était pas très accessible à des natures timides. Pour ma part, j’avais toujours un peu peur de lui paraître ignorant, et plus peur encore de le choquer. Pas une seule fois, dans une difficulté véritable, je n’ai manqué à le trouver infiniment tendre et attentif, mais son intense personnalité et l’ardeur presque farouche de sa foi me donnaient toujours l’illusion qu’il jugerait irrespectueux chez moi, et indigne d’un fils, de ne pas acquiescer sur-le-champ à tous ses jugements ; d’où résultait que, souvent, je me résignais à ignorer ce que pouvaient être ces jugements eux-mêmes.
Mais en tout cas la religion, dans notre maison, se trouvait toujours colorée et vivifiée par la puissante individualité de mon père. Je me rappelle, maintenant encore, le sentiment de plénitude et de sécurité qui en dérivait. Les offices du matin et du soir, d’abord dans la petite chapelle de Lincoln, où mon père était chancelier depuis ma naissance jusqu’à ma cinquième année, puis dans son merveilleux oratoire privé de Truro, où il fut évêque jusqu’après ma treizième année, et enfin dans les belles chapelles archiépiscopales de Lambeth et d’Addington, après son élévation au siège de Cantorbéry ; ces offices, dont les moindres détails avaient été soigneusement réglés par mon père lui-même, se trouvaient observés avec une rigueur et une révérence liturgiques incomparables, et conservent encore dans mon cœur un étrange parfum qui jamais, sans doute, ne s’en effacera.
D’autres voies par lesquelles s’est imposée à moi l’influence religieuse de mon père étaient les suivantes :
Le dimanche après-midi, à la campagne, nous nous promenions avec lui, lentement et posément, pendant environ une heure et demie, et au cours de ces promenades l’un de nous, ou parfois mon père, lisait tout haut des passages d’un livre religieux. Ces livres, en vérité, ne me semblent pas avoir été très bien choisis pour l’instruction spirituelle de jeunes garçons. Souvent, par exemple, mon père nous faisait lire les poèmes de George Herbert[1] ; et ces méditations d’un ordre tout spécial, subtiles et pédantesques, me procuraient par instants un frisson soudain de plaisir, mais bien plus communément encore elles me causaient une espèce d’impatience mêlée de mauvaise humeur. Ou bien l’ouvrage que nous lisions était une interminable vie de saint, ou bien un volume d’histoire de l’Église, ou encore un certain livre du doyen Stanley sur la Terre Sainte. Une fois seulement je me rappelle avec un véritable plaisir de quelle façon mon père m’a fasciné pendant une demi-heure, en nous lisant tout haut, pendant que nous marchions, le récit du martyre de sainte Perpétue. Cela se passait dans mon enfance, vers 1880 ; et je me rappelle aussi le sentiment de respect un peu effrayé avec lequel je ne tardai pas à découvrir que notre père nous traduisait tout haut et d’improviste, dans une langue anglaise irréprochable, le texte latin des Acta Martyrum.
[1] Poète anglais du dix-septième siècle.
A l’issue de ces promenades du dimanche, et quelquefois aussi les jours de semaine après le déjeuner du matin, nous nous rendions dans le cabinet de mon père, pour lire avec lui la Bible ou le Nouveau Testament. Il m’est difficile de décrire ces leçons. La plupart du temps, mon père se livrait à un commentaire continu et très brillant, mais souvent bien au-dessus de ma capacité de comprendre. Par intervalles, il s’arrêtait pour nous poser des questions, et témoignait d’un grand plaisir lorsque nous avions répondu proprement ; de même encore il était ravi lorsque nous lui posions à notre tour des questions raisonnables ; mais au contraire son visage exprimait un désappointement très pénible pour nous lorsque nous lui paraissions inattentifs, ou bien inintelligents. Tout cela était infiniment stimulant pour l’esprit, non point d’ailleurs sans lui être aussi quelque peu fatigant : mais je crois bien aujourd’hui que le défaut principal de ces leçons consistait dans la prédominance du raisonnement sur l’émotion et sur tout l’élément « spirituel ». Le fait est que je n’ai pas souvenir que ces leçons nous aient rendu plus facile d’aimer Dieu. Elles étaient souvent intéressantes, et quelquefois même absorbantes ; mais, avec toute ma révérence pour la mémoire de mon père, je ne puis pas dire qu’elles aient développé en moi le côté « divin » de la religion. Pour mon père lui-même, avec la grande spiritualité qu’il avait en soi, naturellement, il suffisait que son âme trouvât une activité agréable dans la sphère didactique et intellectuelle ; mais, pour moi, il résultait de là une tendance fâcheuse à penser que l’intellectualisme constituait le fond même de la religion.
En ce qui regarde l’éducation morale, pareillement, l’attitude de mon père n’était point sans m’embarrasser quelque peu. Il avait un très grand sentiment du devoir d’obéissance ; et j’ai l’idée que ce sentiment, poussé à l’excès dans sa froide rigueur, tendait à obscurcir en un certain degré, à mes propres yeux, les différentes valeurs morales du péché effectif. Il y avait bien deux ou trois péchés qui m’apparaissaient comme les formes suprêmes du mal : des péchés tels que le mensonge, le vol, et la cruauté. Mais au delà de ces actions éminemment mauvaises, presque tous les autres péchés me faisaient l’effet de s’équivaloir. Grimper par-dessus les fils de fer qui bordaient la grande allée, à Truro, en mettant mes pieds ailleurs que dans les endroits où lesdits fils de fer traversaient les poteaux de bois, — mon père m’ayant ordonné de faire toujours ainsi pour éviter de forcer ou de briser les fils, — cela me semblait absolument aussi coupable que de m’irriter, de bouder, ou même de commettre des actes de véritable bassesse. De telle sorte que mon appréciation de la moralité des actions humaines se trouvait quelque peu brouillée, ou même étouffée, par la faute de cette éducation trop dominée par le principe de l’obéissance : l’oubli d’un ordre, ou le moindre retard à l’accomplir, nous étant reprochés par notre père avec autant de sévérité que s’il se fût agi d’une faute morale délibérée. Plus tard, pendant mon séjour à Eton, je fus un jour accusé de cruauté grave à l’égard d’un autre élève, et peu s’en fallut que je fusse fouetté à cette occasion. Or, il se trouvait que j’étais innocent, et, de fait, une très longue et minutieuse enquête de mes maîtres finit par aboutir à ma pleine justification : mais en attendant, lorsque la nouvelle de l’accusation parvint à mon père, pendant que j’étais chez lui pour les vacances, je me sentis presque paralysé d’esprit par la terrible atmosphère de l’indignation paternelle, si bien que je ne pus même pas essayer de me défendre, si ce n’est par des larmes et par un désespoir silencieux. Et cependant, en même temps, j’avais conscience d’un vague soulagement, résultant pour moi de la certitude que, si même j’avais été coupable, mon père ne m’aurait pas montré plus de colère qu’il avait coutume de m’en montrer, par exemple, quand je lançais des pierres sur les poissons dorés de la pièce d’eau, ou bien quand je jouais avec mes doigts durant les prières.