Aussi bien mon ami le plus intime, à ce moment, se trouvait-il être un athée absolu, — le seul que j’aie jamais rencontré, je crois bien, — et je n’éprouvais aucune impression d’un abîme inquiétant entre lui et moi. Un autre de mes amis, comme je l’ai dit, était un nouveau catholique, tout brûlant de zèle. Avec celui-là il m’arrivait parfois de discuter, mais je ne crois pas qu’il me soit jamais venu à l’esprit de concevoir ses croyances comme n’étant pas manifestement absurdes, encore bien que j’aie été extrêmement ennuyé, un jour, lorsque mon ami athée, que nous avions pris comme arbitre, a déclaré que, si seulement l’on admettait le christianisme, la forme catholique était la seule manière possible d’interpréter cette religion. Le plus souvent, mon indifférence religieuse était complète. Je passais alors une bonne partie de mon temps à étudier l’hypnotisme, où j’avais fini par acquérir une habileté assez grande. J’ajouterai que, autant du moins que je puis me le rappeler, aucune personne autorisée n’a tenté, durant cette période, le plus léger effort pour m’entretenir de questions religieuses.

VI

Et alors, — aujourd’hui encore je ne parviens pas à comprendre pourquoi, — je me suis décidé à devenir pasteur. Il se pourrait que la mort d’une de mes sœurs, vers ce temps, eût un peu contribué à ma décision. Mais pour le reste, je suppose que mes motifs dérivaient surtout de ce fait, qu’une vie cléricale me semblait m’offrir la « ligne de moindre résistance ». Certes, je suis sûr que je n’étais pas de caractère assez calculateur pour me dire que l’avantage que j’avais d’être le fils de mon père me vaudrait des privilèges dans la carrière ecclésiastique : car, en toute loyauté, je dois déclarer que ni les traitements, ni les promotions ne me séduisaient à aucun degré. Mais sans doute la perspective d’une vie passée dans un presbytère, et l’absence chez moi de toute autre curiosité bien marquée concouraient à me désigner la profession de mon père comme étant, au total, la solution la plus simple des problèmes de mon avenir. Je savais, en outre, que ma décision causerait à mon excellent père un énorme plaisir, et j’appréciais son approbation par-dessus toutes choses. J’avais d’ailleurs, de temps à autre, quelques bouffées romantiques en matière spirituelle et, toujours aussi, je me figurais aimer passionnément la personne de Notre-Seigneur, telle qu’elle m’avait été suggérée par John Inglesant. Tout cela m’explique aujourd’hui, en une certaine mesure, que très sincèrement j’aie résolu d’embrasser de tout mon cœur la carrière cléricale, et de la poursuivre aussi dignement que possible.

Depuis le jour où je pris cette résolution, les choses changèrent un peu pour moi. Je commençai à lire des livres de théologie, et à y porter un réel intérêt, en particulier pour ce qui concernait le dogme et l’histoire de l’Église. Mais il ne m’entrait pas dans la tête, un seul instant, que l’Église d’Angleterre ne fût pas seule à représenter l’institution originelle du Christ. Je n’étais aucunement disposé à admettre, comme j’allais essayer de l’admettre plus tard, que notre communion anglicane était l’Église « catholique » pour l’Angleterre, tandis que la communion romaine constituait l’Église « catholique » du continent. Je me souviens même d’avoir vivement reproché un jour, en Suisse, des vues de ce genre à une dame anglicane qui, s’inspirant d’elles, allait entendre la messe dans une chapelle catholique. Les catholiques romains, à mon sens, étaient manifestement corrompus et déchus ; les ritualistes eux-mêmes m’apparaissaient teintés d’hérésie, tandis que, d’autre part, les protestants des sectes extrêmes me faisaient l’effet de personnages bruyants, extravagants, et vulgaires. Une seule vie religieuse me semblait possible : celle d’un tranquille pasteur de campagne, avec un beau jardin, une maîtrise bien assouplie, et une existence ordonnée de célibataire, — car je dois ajouter que le mariage, alors comme toujours, me faisait l’effet d’un état inconcevable pour un prêtre chrétien.

VII

Je me préparai pendant dix-huit mois à recevoir les ordres. Le maître qui me dirigeait dans cette préparation était le doyen Vaughan, de Llandaff, homme tout à fait exceptionnel, unique en son genre ; et c’est sans doute à cause du charme extraordinaire de sa personne, comme aussi de sa haute spiritualité, que mon père avait décidé de me confier à lui, malgré la divergence de ses vues et de celles du doyen. Je crois bien que, à maints égards, le doyen Vaughan était le prédicateur le plus remarquable que j’aie jamais entendu. Il écrivait ses sermons avec un soin infini, les élaborait mot par mot, toujours prêt à détruire le manuscrit entier pour le recommencer à nouveau d’un bout à l’autre, s’il se trouvait interrompu pendant sa rédaction ; après quoi il prononçait le sermon exactement tel qu’il l’avait mis sur son papier, presque sans aucun geste, sauf de légers et rapides coups d’œil sur l’auditoire et quelques timides mouvements de tête. Sa langue anglaise était absolument parfaite, n’ayant d’égales, me semble-t-il, que celles de Ruskin et de Newman. Sa voix était souple et polie et pénétrante comme la lame d’une épée ; mais, bien haut encore par-dessus tout cela, il possédait une sorte de magnétisme personnel qui affectait tout auditeur un peu raffiné de la même manière qu’un chant musical. Ses croyances étaient très nettement celles de la secte évangélique. Je garde encore quelque part un ou deux cahiers de notes prises par moi, sous son influence, touchant les sacrements du baptême et de la Cène, et qui déniaient expressément à ces deux « rites » toute valeur sacramentelle. Et pourtant la foi du doyen Vaughan était d’une force si rayonnante, et si intense son amour pour la personne de Notre-Seigneur, que ses élèves, quels qu’ils fussent, n’avaient nullement conscience de ce qui pouvait manquer à son enseignement pour se conformer à leurs propres vues. Aussi longtemps que nous étions sous son charme, c’était comme si nous eussions eu l’impression que rien d’autre ne pouvait être nécessaire que l’amour de Dieu, tel que nous le voyions au cœur de notre maître.

La femme de celui-ci, sœur du doyen Stanley, était, elle aussi, une personne remarquable, et d’une grande influence sur les élèves de son mari. Cette étrange vieille dame, qui ressemblait par le visage à la reine Victoria, était sûrement l’une des femmes les plus intelligentes de sa génération. Pleine d’esprit, elle causait et écrivait avec un éclat merveilleux ; et c’était un réel plaisir de se trouver en sa compagnie. Lorsque trois ou quatre d’entre nous étions invités à dîner chez le doyen, nous avions coutume de comparer nos billets d’invitation, pour nous régaler du spectacle de l’étonnante variété des expressions de Mme Vaughan. Le fait est que chacun des billets était entièrement différent des autres, mais tous avec la même vie et le même attrait. Je me rappelle encore l’amusement discret du doyen lorsqu’il découvrit que, pendant une grave maladie qu’il avait traversée, sa femme, désespérant de sa guérison, avait loué une maison où elle comptait se retirer dès le début de son veuvage. Il nous raconta tous les détails de la chose en présence de sa femme, pendant que celle-ci faisait de vagues gestes ou grimaces de protestation.

— Non, ma chère amie, — lui dit enfin le doyen, avec des yeux qui brillaient comme des étoiles, — vous voyez que, tout de même, je ne suis pas encore mort ; et je crains bien que vous ne puissiez pas entrer dans votre nouvelle maison pour le moment !

Nous menions à Llandaff une vie très innocente, lisant chaque matin le Nouveau Testament en grec avec le doyen, composant toutes les semaines un sermon qu’il nous corrigeait, jouant beaucoup au football, et assistant tous les jours à un office dans la cathédrale. L’un des jours les plus orgueilleux de toute mon existence fut celui où j’eus l’honneur d’être choisi par un club pour faire partie du petit groupe de ses membres qui allaient engager le défi annuel contre les joueurs de football de Cardiff. Mais je dois ajouter que, pendant ce séjour à Llandaff, et malgré le vigoureux évangélisme du doyen, je commençai à ressentir les premiers éléments d’une aspiration religieuse plus « catholique » ; ce fut alors que, pour la première fois de ma vie, notamment, je commençai à préférer recevoir la communion avant tout repas. Cela me venait en partie de l’influence d’un « ritualiste » très pieux, avec qui je m’étais lié d’une étroite amitié ; John Inglesant, aussi, avait repris un peu de son ancien pouvoir sur moi ; et je fis même alors un ou deux voyages aux environs de Llandaff pour chercher une maison où je pourrais fonder une institution ressemblant à celle du Little Gidding de Nicolas Ferrar[3], avec cette seule différence essentielle que les femmes seraient strictement exclues de la maison nouvelle. Les habitants de celle-ci auraient à vivre dans une retraite profonde, une espèce de solitude érudite et poétique : mais je ne me souviens pas que le renoncement à soi-même, sous aucune forme, dût jouer un rôle dans l’institution projetée. Du moins l’intention première de celle-ci était-elle excellente : car l’objet principal de la vie que je rêvais d’organiser, dans mon Little Gidding, était d’accroître l’union de nos âmes avec la personne de Notre-Seigneur.

[3] Communauté anglicane du début du dix-septième siècle, décrite par Shorthouse, dans son John Inglesant.