—Et pourquoi donc? demanda Julia.
Or, M. Bloomfield n'avait aucunement envie de lui dire pourquoi: car son véritable motif était qu'il craignait d'être, lui-même, impliqué dans l'imbroglio. Mais, suivant la tactique ordinaire de l'homme qui a honte de soi, il le prit de très haut:
—A Dieu ne plaise, ma chère miss Hazeltine, que je dicte à une jeune fille bien élevée les prescriptions des convenances! commença-t-il. Mais enfin...
—Oh! n'est-ce que cela? interrompit Julia. Eh bien! alors, allons à Padwick tous les trois ensemble!
—Pincé! songea tristement le vieux radical.
XII
OÙ LE GRAND ERARD APPARAÎT (IRRÉVOCABLEMENT) POUR LA DERNIÈRE FOIS
On dit volontiers que les Anglais sont un peuple sans musique: mais, pour ne point parler de la faveur exceptionnelle accordée par ce peuple aux virtuoses de l'orgue de Barbarie, il y a tout au moins un instrument que nous pouvons considérer comme national dans toute l'acception de ce mot: c'est, à savoir, le flageolet, communément appelé le sifflet d'un sou. Le jeune pâtre des bruyères,—déjà musical au temps de nos plus anciens poètes,—réveille (et peut-être désole) l'alouette avec son flageolet; et je voudrais qu'on me citât un seul briquetier ne sachant pas exécuter, sur le sifflet d'un sou, les Grenadiers anglais ou Cerise mûre. Ce dernier air est, en vérité le morceau classique du joueur de flageolet, de telle sorte que je me suis souvent demandé s'il n'avait pas été, à l'origine, composé pour cet instrument. L'Angleterre est en tout cas le seul pays du monde où un très grand nombre d'hommes trouvent à gagner leur vie simplement par leur talent à jouer du flageolet, et encore à n'y jouer qu'un seul air, l'inévitable Cerise mûre.
Mais, d'autre part, on doit reconnaître que le flageolet est un instrument sinon mystérieux, du moins entouré d'une épaisse couche de mystère. Pourquoi, par exemple, l'appelle-t-on le «sifflet d'un sou», tandis que je ne vois pas que quelqu'un ait eu jamais un de ces instruments pour un sou? On l'appelle aussi parfois le «sifflet d'étain»: et cependant, ou bien je me trompe fort, ou l'étain n'a point de place dans sa composition. Et enfin, je voudrais bien savoir dans quelle sourde catacombe, dans quel désert hors de portée de l'oreille humaine s'accomplit l'apprentissage du joueur de flageolet? Chacun de nous a entendu des personnes apprenant le piano, le violon, ou le cor de chasse: mais le petit du joueur de flageolet (comme celui du saumon) se dérobe à notre observation. Jamais nous ne l'entendons avant qu'il soit parvenu à la pleine maîtrise.
D'autant plus remarquable était le phénomène qui se produisait, certain soir d'octobre, sur une route traversant une verte prairie, non loin de Padwick. Sur le siège d'une grande carriole couverte, un jeune homme d'apparence modeste (et quelque peu stupide, disons le mot!) se tenait assis; les rênes reposaient mollement sur ses genoux; le fouet gisait derrière lui, à l'intérieur de la carriole; le cheval s'avançait sans avoir besoin de direction ni d'encouragement; et le jeune cocher, transporté dans une sphère supérieure à celle de ses occupations journalières, les yeux levés au ciel, se consacrait entièrement à un flageolet en ré, tout battant neuf, dont il s'efforçait péniblement d'extraire l'aimable mélodie du Garçon de charrue. Et vraiment, pour un observateur que le hasard aurait amené sur cette prairie, cet instant aurait été d'un intérêt inoubliable. «Enfin, aurait-il pu se dire, enfin voici le débutant du flageolet!»
Le bon et stupide jeune homme (qui s'appelait Harker, et était employé chez un loueur de voitures de Padwick) venait de se bisser lui-même pour la dix-neuvième fois, lorsqu'il fut plongé dans un grand état de confusion en s'apercevant qu'il n'était pas seul.