—Il faut que vous fuyiez tout de suite! déclara M. Bloomfield. C'est, dans l'espèce, la seule conduite digne d'un homme!

—Mais supposons que je me trompe! gémit Gédéon. Supposons que le piano arrive, et que je ne sois pas là pour le recevoir! Je serai la première victime de ma lâcheté! Non, mon oncle: il faut aller nous renseigner à Padwick! Moi, naturellement, je ne puis pas m'en charger: mais vous, rien ne vous en empêche. Rien ne vous empêche d'aller un peu tourner autour du bureau de police, comprenez-vous?

—Non, Gédéon, non, mon cher neveu!—dit M. Bloomfield, de la voix d'un homme fort embarrassé.—Vous savez que j'éprouve pour vous l'affection la plus sincère. Et je sais, de mon côté, que j'ai le bonheur d'être un Anglais, et tous les devoirs que m'impose ce titre. Mais non, pas la police, Gédéon!

—Ainsi, vous me lâchez? demanda Gédéon. Dites-le franchement!

—Loin de là, mon enfant! Bien loin de là! protesta le malheureux oncle. Je me borne à proposer de la prudence. Le bon sens, mon cher Gédéon, doit toujours rester le guide d'un véritable Anglais!

—Me permettrez-vous de dire mon avis? s'interposa Julia. Mon avis est que Gédéon... je veux dire M. Forsyth... ferait mieux de sortir de cet affreux pavillon, et d'aller attendre là-bas, sous les saules. Si le piano arrive, M. Forsyth pourra s'approcher et le faire entrer. Et si c'est, au contraire, la police qui vient, il pourra monter à bord de notre yacht: et il n'y aura plus de M. Jimson! Sur le yacht, il n'y aura rien à craindre! M. Bloomfield est un homme si respectable et une personnalité si éminente que personne ne pourra jamais imaginer qu'il ait été mêlé à une telle affaire!

—Cette jeune fille a énormément de bon sens! déclara le président du Radical-Club.

—Oui, mais si je ne vois arriver ni le piano ni la police, demanda Gédéon, que dois-je faire, en ce cas?

—En ce cas, dit Julia, vous irez au village quand il fera tout à fait nuit. Et j'irai avec vous! Et je suis bien sûre qu'on ne pensera pas à vous soupçonner. Mais même si quelqu'un vous soupçonnait, je me chargerais de lui faire comprendre qu'il s'est trompé.

—Voilà ce que je ne saurais permettre! Je ne saurais autoriser miss Hazeltine à aller avec vous! s'écria M. Bloomfield.